La Pivoine de Cervantès

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Rien n’a encore été dit, rien, sur des milliers de pages rien n’a encore été dit, soudain je m’en rends compte, alors que je le sais depuis toujours, et je prends un élan pour me mettre à dire, me mobilise, en appelle à toutes les ressources que je sens en moi, au plus profond de moi, je me rince l’âme & le cœur avec de la braise ardente, pour me préparer, pour m’ouvrir, me rendre disponible, laisser monter les mots décisifs, mots qui ne sont jamais montés, mots, me semble-il qui sont là depuis toujours, mais enfouis, mais cachés, mots tout simples mais qui n’arrivent pas à se détacher, mots qui restent englués, rien n’a encore été dit, et sans cesse je continue à dire, pour me rendre compte sans cesse que rien n’a encore été dit, alors j’ouvre mon cahier, et continue à écrire mes proseries.

 

Format : 12 x 17
Nombre de pages :
 160  pages
ISBN :
 978-2-84418-233-3

 

Année de parution : 2010

Auteur : Schlechter Lambert Catégorie :

Description

Un redoux

Puis il y eut un redoux, qui est une sorte de récompense, comme si on avait besoin d’être consolé, comme si on avait trop souffert. Chacun dispose, je crois, d’un calendrier secret mais sur lequel il n’a pas droit de regard ; c’est un calendrier auquel on pense de temps en temps, – ou souvent, c’est selon. Et cela fait peur. On te demande  : Où en es-tu ? Et tu réponds : Je ne comprends pas la question. Mais on ne te la repose pas, la question, on ne voulait pas vraiment savoir. Ou on avait peur que ta réponse ne fasse des complications. Et tu restes en rade, à quai, sans amarres, pour le moment il n’y a pas de tempête. Mais la question, je pourrais la retourner contre moi-même : Où en suis-je ? Or, moi non plus je ne veux pas vraiment savoir, moi aussi j’ai peur des complications. Je pourrais en ce moment, si je voulais, profiter simplement du redoux, accepter la consolation qu’il apporte, rester dans ma rade, respirer tranquillement, penser des pensées apaisantes, profiter de l’oxygène qui est à ma disposition. Je me répète, je mets le mot profiter deux fois, mais c’est à dessein, pour insister, pour m’inciter à profiter. La convalescence, c’est le redoux d’une maladie, une accalmie, un apaisement, ce sont des mots qui consolent. La respiration est automatique, c’est-à-dire normale, elle est inconsciente, elle ne fait pas de complications. Où en es-tu ? Je suis en rade, sans amarres, il n’y a pas de tempête, et je respire, respire.

 

Question suspendue

Quand on lui demanda, à Hector H., s’il avait eu une vie heureuse, il ne répondit pas. C’était dans un bistrot enfumé & bruyant, mais nous étions bien au chaud, dehors nuit d’hiver. Nous pensions que c’est une bonne institution, les bistrots, nous pensions comme ça, c’est le mot que nous utilisions : institution. On est dans la ville par une nuit d’hiver, on a une sorte d’envie de se réfugier, puis il y a cette lumière dans la rue sombre, on s’approche, à l’intérieur on aperçoit des gens qui ont l’air de se porter bien. Bonne institution les bistrots, à cause d’abord de cette lumière, on peut entrer, on est les bienvenus, des tables des chaises, on s’assied, et la patronne sert le café avec sucre & sourire, ça fait longtemps qu’on n’a plus vu un sourire ; de la musique, diffuse & mauvaise, ça ne dérange pas. C’est là, dans ce bistrot qu’on demanda à Hector s’il avait eu une vie heureuse et qu’il ne répondit rien. Pendant qu’il alluma sa cigarette il dit : Au lieu de fumer moins je fume de plus en plus, au lieu de prendre soin de moi, je me laisse aller, pour ne pas dire tomber. Aux autres tables des clients qui eux aussi s’entretiennent, grumeaux de paroles noyés dans la soupe musicale. Et reste suspendue la question posée à Hector. S’il a eu une vie heureuse. Après un silence il dit : Je ne réponds pas, parce que je dois réfléchir si je réponds bien en répondant que non ; je risque de me donner une importance que je n’ai pas et ne veux pas avoir. Pendant les deux petites heures que nous sommes restés dans le bistrot, il fuma huit cigarettes. Dehors hiver, flaques gelées, étoiles hostiles.

 

La dédicace de Thomas Bernhard

Pas de hâte, pas de précipitation, non c’è fretta, ‘s hat keine Eile, nous avons le temps, rien ne presse, plus rien ne doit presser, ce sont des injonctions qui viennent, toutes seules, fermes, sans se presser, laissons faire laissons venir, le temps, pour le moment, ne compte pas. Je suis assis à côté de Thomas Bernhard devant une espèce de meuble-secrétaire qui est en même temps une sorte de Hammerklavier, Thomas examine le texte d’un cahier posé comme une partition au-dessus des touches en faux ivoire du clavier ; il me montre un mot dans le texte (écrit en français) et me demande s’il est au féminin, il semble qu’il ait besoin de cette précision, sans doute en vue d’une dédicace qu’il s’apprête à faire. Je suis tout chamboulé qu’il ait encore eu le temps et l’occasion de venir me voir, de passer cette après-midi chez moi, dans ma maison au bord de la rivière qui dehors devant la fenêtre coule coule. Thomas est de bonne humeur, détendu, souriant même, il est content d’être là, comment se fait-il que…si peu de temps avant de… avant de…, et j’hésite, fais des calculs, cherche dans le déroulement des jours, trouver le jour, trouver la brèche dans le temps, si peu de temps avant que…, avant que… Il est assis à ma gauche, porte son chandail gris-vert en laine, chic & chaud ; il examine le texte et me pose cette question à propos du féminin d’un mot écrit à la marge du manuscrit, et moi je suis chamboulé de bonheur qu’il soit venu, qu’il ait pu venir, qu’il soit là, calme, à l’abri, chez moi, bonheur précaire & menacé, puisque dans ma tête je cherche à situer ce jour, soudain plus rien ne compte que le temps…, comment avons-nous fait pour avoir, avant sa mort, encore le temps ?

Informations complémentaires

Poids 101 g