Mes chats

Difficile de dissocier la vie d’Athénaïs Michelet, épouse du célèbre historien et écrivain Jules Michelet, de celle des nombreux chats qui l’ont peuplée. Ainsi, rien de surprenant dans son désir de consacrer un ouvrage à ses fidèles compagnons, ouvrage qu’elle souhaitait à la fois personnel et scientifique. Ces précieuses biographies félines, au-delà de leur qualité littéraire indéniable, nous permettent également d’entrevoir la vie d’un des ménages littéraires les plus intéressants du XIXème siècle. Avec ce livre, Athénaïs Michelet occupe une belle et noble place dans le Panthéon de la littérature consacrée aux chats. Avec une sensibilité rare, elle fait revivre ses compagnons de toute une vie, en dressant de chacun d’eux un portrait vivant, tendre et singulier. Il y a dans ces pages bien des tonalités et des trouvailles dont n’aurait pas eu à rougir l’auteur des Dialogues de bêtes. Presque cents ans après leur parution, en 1906, il était temps de ressusciter ces chats enchanteurs.

 

Format : 12 x 17
Nombre de pages : 224 pages
ISBN : 978-2-84418-048-3

 

Année de parution : 2004

15,00 

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Pourquoi parler encore des chats, après tant de livres agréables ou savants qui semblent avoir voulu épuiser le sujet ? Je vois d’avance plus d’un malin sourire. Madame dialoguant avec son chat, n’est-ce pas une révélation ? Je le veux bien, amis lecteurs. Seulement, ne me quittez pas en route. Cheminons ensemble dans cette étude où vous croirez à chaque instant nous rencontrer. L’analogie ne sera pas sans charme. Et si parfois, à mon tour, vous me voyez sourire, ce sera de telle surprise imprévue, qui rappellera, sans que je l’aie voulu, certaine fable du bon La Fontaine : Et je sais même sur ce fait Bon nombre d’hommes qui sont femmes. Un écrivain de grand esprit a dit avec raison : « Le chat inspire des antipathies et des attractions d’une égale violence. » Nul ne lui reste indifférent. Je compte peu avec le magnifique angora qui siège et fait décoration sur les coussins d’un élégant boudoir. Celui-ci n’est, à tout prendre, qu’une fourrure. Mais où donc est le secret des passions si fortes, si dura bles, qu’inspire à tant d’êtres déshérités celui qui ne paye guère de mine, lui non plus ? Ses flancs amaigris racontent les épreuves qu’il a traversées avant de rencontrer la pitié. – D’où vient, dans les villes surtout, cette adoption si fréquente ? Manie, bizarrerie de vieille fille, de femme délaissée. C’est toute la réponse qu’on a trouvée. Personne n’y a vu le besoin d’aimer qui tourmente un cœur solitaire, et personne n’a reconnu que le chat, cet être dont on a fait le type de l’égoïsme, de l’indépendance sauvage, est pourtant celui dont les habitudes discrètes s’accommodent le mieux à la vie sédentaire et silencieuse de la femme isolée. Je connais des chats qui, de leur naissance à leur mort, n’ont entrevu le monde que de la fenêtre de leur maîtresse, entre deux pots de fleurs. Tigrine aime beaucoup à s’asseoir sur mes épaules, pour observer ce qui se passe dans la rue. Elle est également curieuse de l’escalier, plonge du regard à travers la rampe, comme pour mesurer la distance qui la sépare de la cour. Mais il faut toujours quelqu’un de nous près d’elle pour la rassurer. Si la porte se referme, elle semble interroger le vide qui, tout à coup, s’est fait autour d’elle. Si rien ne bouge, elle s’inquiète, appelle au secours. L’autre soir, à la nuit, s’étant glissée dehors sans être aperçue, elle a gagné le quatrième étage, où elle s’est arrêtée, n’osant monter plus haut. Elle a attendu d’abord en silence. Mais, au bout d’un quart d’heure de solitude, elle s’est affolée de terreur. Son miauler, toujours si doux, est devenu étrange. On aurait dit des pleurs d’enfant, de véritables pleurs de détresse. Nous voilà tous la rappelant. L’effroi la clouait sur place. Trop de peurs s’étaient accumulées dans sa petite tête pour qu’elle osât franchir seule l’étage qui la séparait de nous. Il fallut l’aller prendre. Elle s’attachait, de ce geste d’enfant éperdu, qui cherche à se dérober, voudrait se perdre au sein maternel. Quand, après force caresses, nous voulûmes voir dans ses yeux si elle reprenait confiance, ils nous regardèrent tristement, sous le voile de deux grosses larmes qui roulaient encore. De ce tête-à-tête intime entre deux solitaires, il arrive parfois un renversement singulier. Ce rêveur, ce muet qui semble couver un monde de mystère, peu à peu, jette comme une fascination sur celle qui garde au cœur des trésors de tendresse. Elle croit voir une personne, comprend tout ce qu’il aurait à dire s’il pouvait lui parler. La femme est née mère ; elle n’exige pas la parole pour affirmer l’intelligence, elle la devine dans les premiers bégaiements. Pour les aider, elle se met aussi à bégayer, et traduit à merveille les énigmes de cette langue enfantine. Elle s’introduit dans les pensées muettes de celui qui semble vouloir briser les barrières de la fatalité. Elle fait parler son silence et ses moindres cris. J’ai dit ailleurs comment, de très bonne heure, le chat fut pour moi un objet d’étude, un compagnon et presque un consolateur. Et plus que cela encore, tant l’imagination d’une enfant éprouvée creuse, va au delà des pensées d’un autre âge. Ceux, qui n’ont pas oublié la triste histoire de Moquo, se souviennent aussi peut-être que la maison paternelle comptait dix-sept chats. Il y avait toujours eu quelque raison pour épargner celui-ci, puis celui-là. Le domaine était grand ; il y avait place pour tout le monde. On peut croire que tous ces chats, très variés d’origine, n’étaient pas de petits saints. Le Tisserand, et même la vénérable Finette, avaient plus d’un péché sur la conscience. Zizi, malgré sa distinction et sa sagesse habituelle, faisait parfois médire. Et les enfants chats laissaient bien à désirer sous le rapport de l’éducation. Ce qui m’étonnait, c’était l’indulgence habituelle dont on usait envers nos bêtes, que l’on faisait pourtant responsables : car il n’y a que les savants qui se soient parfois refusés à y voir des personnes. (1)L’Oiseau, Introduction, p. XXX ; Mémoires d’une Enfant, pp. 241-243. (2)Mémoires d’une Enfant, pp. 287-389. ..