L’Offrande des lieux

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Les poèmes en prose ici recueillis jalonnent une longue part de la vie de l’auteur. Aussi traduisent-ils et mettent en lumière le creusement des thèmes d’une expérience poétique originale, souvent empreinte d’épreuves, mais marquée par un nouvel enchantement d’univers : laisser respirer la matière et l’esprit dans le souffle invisible du poème – sa présence – dire le mystère qui habite chaque personne, chaque chose, la chair de chaque événement, la terre, l’océan et leur au-delà – la vie à vivre, à embrasser de tout cœur, une vie à aimer, partager et dont le secret ne s’épuise – là où selon l’expression de Philippe Mac Leod « tout s’éclaire et devient poésie. »

 

Format : 12 x 17
Nombre de pages : 95 pages
ISBN : 978-2-84418-412-2

Année de parution : 2021

Auteur : Boulic Jean-Pierre Catégorie :

Description

LETTRE
Je ne sais si tu es passé par ici cette année. Je suis triste de ne plus recevoir de tes nouvelles. Dans le bruit du monde, en creux, ton absence au cœur du silence. Peux-tu l’entendre ? Je te revois encore regarder la bergeronnette – tu t’en souviens ? – la bergeronnette aux ailes bleu noir qui survolait le sol où la boue se morfondait sous de vieilles feuilles. L’oiseau les évitait. Il est de retour. Un signe donné. Ce soir la bise se calfeutre dans le court espace des haies du jardin. Face à face sans complaisance. Me voici auprès de toi, avec ces images, ces lueurs, mais tu vis ta vie quelque part. Je vis ma souffrance. Après avoir tordu la corde de ces souvenirs, une pensée meurt sur ma main. Ni airain ni cymbale, le silence. Que fais-tu de ton ciel ? Ici, l’azur de ton âme flotte à même les parages toujours empreints du parfum de ton passage, de la fragrance de tes mots, du teint hâlé de ton visage. Il y a encore quelques fleurs sur les chèvrefeuilles. On entend leur coeur si petit, le cramoisi d’une gorge de bouvreuil. Lisible était la joie de ton pas. Chacun de tes passages chantait, s’attachait à voir ce qui ne se voit pas, mais se discerne, transparaissant.

1 – MORSURES

LE CAHIER

Événements passés, années écoulées, souffrance de sentir souffrir l’autre, vents et mauvaises pluies, même les traces de sang d’une bête blessée dans la combe des souvenirs. Aussi l’enfant qui ne viendra pas. Il y a là le groseillier sauvage, les arums, le camélia, les petites fleurs de prunus, la soie de l’herbe et la veille des phares. C’est l’encre du cahier. Sur les lignes, l’élagage de l’âme, ses loques de lacunes, la vanité…Au coin d’un paragraphe, le verre de porto blanc de l’ami poète assis au pied d’un fouillis de livres. Ils font ce que l’on devient malgré les scories du monde. Un peu plus loin, à la chute d’une strophe, les mots d’accueil du capucin de la basilique. Il n’était que magnificat. Aussi, en suivant les pages, les petits enfants qui chantent une prière sur la tombe des vieux parents. Bientôt, un peu plus loin, cet autre immuablement souriant. Sentier difficile de l’écriture où tombent les écailles du regard d’une âme qui se quitte allant vers l’infime. Toutes ces notes qui furent, notes déchirées, jetées au rebut d’un galetas.

 

LE VOYAGE

Du train le paysage s’enfuit dans la brume d’une saison humide. Tapis près de la ligne à grande vitesse les champs ruminent, leurs chaumes délavés. Juste auprès d’une gare désaffectée piétine le reflet d’une mare. Soudain on croise le vacarme interminable de wagons rouillés. Disparaissent talus, villages, arbres pensifs ou rêveurs, broussailles des nuages bas. Des souvenirs se glissent vertigineusement ; sous leur écorce résonnent blessures, songes et désirs, poids des heures de solitude, ombres et énigmes, sons des cœurs qui végètent.