Le catéchisme

0 out of 5

6,50 

Quatre textes courts, déjà parus dans des revues, traitant avec humour de la sincérité : la religion et la quête du phrasé fidèle à la pensée par le poète et essayiste converti à la philosophie indienne par rejet du scientisme.


Format : 10,5×15
Nombre de pages : 64 pages
ISBN : 978-2-84418-330-9

Auteur : Daumal René Catégories : ,

Description

Le catéchisme

 

Monsieur le Curé avait toujours l’œil un peu chassieux au réveil, mais ce matin-là les paupières avaient été particulièrement dures à décoller. Il les lava à la camomille et se regarda dans le miroir. Les yeux étaient enfin bien ouverts, frais, agréables, mais l’effort laissait Monsieur le Curé insatisfait. Il voyait ses yeux ouverts, et pourtant il sentait ses yeux fermés. Comme s’il avait eu dans le crâne deux autres yeux aux paupières de plomb serrées sur des mondes de nuit. Il secoua la tête pour chasser ces idées maladives, mais ce faisant il sentit bel et bien deux globes osciller au-dedans. Une voix monta à sa mémoire :
« C’est la chassie spirituelle,
c’est la châsse du Saint-Esprit… »
Il se signa. Ça ne fit qu’empirer. Maintenant, il sentait très bien les paupières, et la tension des muscles qui les tiennent fermées. Maintenant, cela voulait s’ouvrir, et il fallait un effort pour tenir fermés ces yeux invisibles. « Zut alors, est-ce que je deviens maboule ? Seigneur, écartez de moi cette tentation. » Mais
le Seigneur ne répondit rien, et cela devenait maintenant comme une envie d’éternuer. « Ouvrirai-je ? N’ouvrirai-je pas ? »
Hâtivement, trépignotant sur place comme un écolier que l’institutrice ne veut pas laisser sortir de la classe juste pour un moment, Monsieur le Curé fouilla le Dictionnaire des Cas de Conscience de l’Encyclopédie Migne. « Voyons : œil… rien ! yeux… rien ! châsse… chassie… rien ! envie… rien ! irrésistible… rien ! rien ! Rien. Eh bien, au moins, j’ai la conscience tranquille. Ce n’est pas un péché catalogué. Je me paie de culot. J’ouvre ! »
Il se fit un grand déchirement dans sa tête, comme lorsqu’on arrache une dent sans anesthésie, mais encore plus au profond de tous les os. Puis un glissement sans bruit, rapide et interminable, comme d’un rideau de théâtre. Et ça y est. Et c’est tout. Mais il fallait y penser.
Monsieur le Curé prit son petit pain dans la poche de sa soutane, pour manger après la messe, et se dirigea vers l’église. Coup de chapeau à la buraliste, coup de chapeau au garde-champêtre, un calembour au bedeau, une gauloiserie à la chaisière, une taloche à l’enfant
de chœur, comme toujours, comme toujours, mais c’était la première fois que Monsieur le Curé observait Monsieur le Curé dans ses ges­tes quotidiens. Il dit sa messe aussi mal que d’habitude, mais pour la première fois il l’écouta.
Après la messe, il y avait le catéchisme. Tous les gosses étaient là, sauf les deux qui avaient les oreillons ; une douzaine, des crétins et des délurés, des crotteux et des bien peignés, des rachitiques et des râblés. Le Curé claqua des mains, des mains qui faisaient bien une livre de viande chacune, et quand les enfants eurent à peu près fini de s’entre-cogner, il leur dit :
– Mes enfants, nous avons bien travaillé cette année, et nous serons tous prêts, j’espère, pour le repas de la Sainte Table.
Et en lui-même il murmurait :
« Nous serons tous prêts… C’est vrai, pourtant, que je leur dis toujours nous. Je ne l’avais jamais remarqué. » Il continua :
– Aujourd’hui, nous allons reprendre le catéchisme depuis le commencement. Mais aujourd’hui nous ferons autrement. Puisque nous savons bien notre catéchisme, ce n’est plus la peine de le réciter. Vous répondrez selon votre cœur et votre conscience, comme si vous n’aviez jamais rien appris, avec les seules ressources de vos âmes.
(Il faillit ajouter « innocentes », mais il se retint.)
– Voyons, Gustave !
Gustave, le petit de la garde-barrière, qui n’est ni crétin ni déluré, ni crotteux ni bien peigné, ni rachitique ni râblé, ni gai ni triste, ni beau ni laid, enfin un enfant modèle, s’approcha :
– Dis-moi, mon enfant, qu’est-ce que Dieu ?
Gustave, avec le coup de renifloir du vieil habitué, se gonfle comme un petit biniou, et commence à débiter :
– Dieu est un pur esp…
– Spèce d’idiot ! beugla le Curé en lui lançant sa livre de viande droite dans la figure.
Gustave alla chialer dans un coin. Silence religieux. On n’avait jamais vu ça. Arsène, le fils du gendarme, faisait dans ses culottes. Une mouche s’arrêta de voler.
– Nénesse ! dit le Curé.
Nénesse, le gosse de la blanchisseuse, propre et trapu, la tête dans les épaules et le menton dans les yeux, têtu en bouc, vient sur la pointe des pieds.
– Qu’est-ce que Dieu ?

Informations complémentaires

Poids 90 g