La route des vents

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Préface de Yvon Le Men

La route des vents (version revue, corrigée et augmentée)

« Ce petit livre qui s’envole très haut est simplement magnifique. »
Michel Waintrop, Terre sauvage

La route des vents est celle que les nomades empruntent quand ils vont retrouver leur futur.

Dans une langue épurée et chaude, Laure Morali distille l’humanité ressentie au fil de ses voyages le long du Saint-Laurent et au-delà, au nord. Shimun, chasseur nomade de la nation innue, l’emmène loin dans la forêt. Il lui fait don d’un art de vivre : l’art d’être innu, l’art d’être humain.

 

Format : 12 x 17

Nombre de pages : 164 pages
ISBN : 978-2-84418-320-0

Année de parution : 2002 – Réédition 2015

Auteur : Morali Laure Catégorie :

Description

La même plage borde le monde
le bleu, l’espace

 

La mer

 

« Les cheveux bleus comme une Indienne »

J’ai fait mes bagages avec la désinvolture qu’il faut, une juste mesure de crainte et de désir. J’y ai mis ma latitude, 48.3° Nord. La marge océane a créé l’écart où mettre l’oubli. D’où je viens, l’hiver existe peu. Où je suis, il y a tout ce qu’il faut pour nuancer les couleurs, plier le regard, déplier le regard, par le jour et la nuit, les grandes lumières et les grandes ombres.
Je pars chercher les mots de la bouche des gens qui habitent au bord de la péninsule. Ils me parleront de l’eau devant la porte, de la montagne et des forêts derrière les fenêtres. Et je verrai leur respiration, leur regard, leur nom…
Les glaces avancent sur le fleuve à la vitesse des nuages ; ça sent la mer.

 

Cap-Chat
Gaspésie
1995

Le pont de la rivière Cap-Chat, le vent froid de la brunante. Je souris avec mon pouce tendu. Toute cette neige qui tombe ! Personne ne s’arrêtera. De l’autre côté du pont, une enseigne émet de la lumière. À la station-service, peut-être y aura-t-il un téléphone, et j’appellerai au numéro que quelqu’un m’a offert, avec le nom de ses parents, celui d’un village, Cap-au-Renard…
Les bungalows entre la glace et la route, verts et vides. Souvenirs d’été comme des fantômes. Comment imaginer l’été ?
Une silhouette se détache de l’enseigne, une marche difficile, un manteau bordeaux, une vieille femme. C’est elle maintenant mon point d’équilibre, mon seul repère. Le chemin à parcourir avant de la croiser me semble si long, et plus j’avance, plus elle recule, et plus j’ai mal au dos. C’est sa fatigue que je porte, sa solitude dans le vent, le froid, le blanc. Comme si un bout m’avait échappé, je l’atteins. Des mèches argentées s’écoulent parmi sa chevelure corbeau. Son regard d’enfant croise mon regard de vieille femme. Elle est passée. Je n’ai plus rien devant. Un peu d’inquiétude me fait trébucher, sa voix me rattrape :
« Où c’que tu vas comme ça, p’tite fille, toute seule dans l’froid ?
– Je ne sais pas. Je cherche un endroit où dormir.
– Tu peux venir chez nous. Je vis toute seule. »

 

Blanc avec un œil bleu, un œil vert, un chat attend Jeanne dans un demi sous-sol. Une tempête de neige va venir. Jeanne a prévu la graisse pour le pain et des cuisses de poulet. Elle me fait une place dans son lit, comme ma grand-mère. On écoute le vent préparer les choses. Nous dormons tôt.
Au matin, la neige monte en spirales et noircit les fenêtres. À l’écart de la tempête, Jeanne et moi avons le même âge. Douze enfants sont lourds à porter pour un seul visage. « J’avais les cheveux bleus comme une Indienne… », dit-elle en regardant une photo. Je parle peu. Ses yeux brillent. Dehors, on n’y voit que du blanc, des vides, des rafales. « Les tempêtes, chez nous, tu as vu, c’est terrible… ». Elle épluche des légumes et j’étale des feuilles sur la table de cuisine. J’écris des lettres au gré de ma pensée aimante. Je tisse une toile fragile ; une enveloppe vide, ce serait déjà dire : Je suis en vie.
La maison et le village émergent du monde. J’escalade des bordées de neige jusqu’à la plage. La nuit, constellée de glaces, s’égoutte. L’enseigne du dépanneur éclaire un morceau de route 132. Jeanne m’a envoyée choisir un billet de loto pour elle. « Notre rencontre portera chance. »

Jeanne passe un coup de téléphone à son amie Loraine Lamontagne, qui me racontera les histoires enfouies sous le nom du village. Sur le pas de la porte, elle m’offre des chaussettes bleues tricotées de ses doigts qu’elle gardait pour un jour d’offrande et de froid. La lumière cachée à l’intérieur des yeux, on se dit au revoir.
Je me rends à pieds chez les Lamontagne. La température a vraiment chuté. Au vent, il doit faire autour de – 40° C.
Les branches d’un arbre généalogique envahissent le mur de la cuisine ; les glaces, la mer derrière le rideau blanc aux dentelles dorées. Loraine sort le Journal de Jacques Cartier d’un panier avec de vieilles revues qui retracent l’histoire de la péninsule. Monsieur Lamontagne somnole, bercé par le va-et-vient de son rocking-chair, de deux horloges et par la voix de sa femme…

Informations complémentaires

Poids 101 g