Ce grand vide lumineux

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Ce livre est le témoignage d’un peintre, Yasse Tabuchi, qui toute sa vie s’est interrogé sur le phénomène de la création artistique. L’originalité de sa pensée vient de ce qu’elle s’enrichit d’une double culture, celle d’Extrême Orient, puisqu’il est Japonais, et celle d’Occident, où il vit depuis plus de cinquante ans. « Ce qui intéresse le plus le peintre Yasse Tabuchi » dira l’un de ses amis, Toshio Yamanashi, directeur du Musée d’Art Moderne de Kamakura (Japon), « c’est la recherche des racines du monde »


Format : 12×17
Nombre de pages : 80 pages
ISBN : 978-2-84418-105-3

 

Année de parution : 2007

Auteur : Tabuchi Yasse Catégorie :

Description

Prologue Everspring land « Pourquoi donc cette émotion si proche de la nostalgie, lorsque je roule en voiture, tendu vers l’horizon ? Avancer, c’est remonter le temps. Fouler le sol d’un pays inconnu, c’est se retrouver dans le Japon de ses premières années. Quel rapport y aurait-il entre ce mécanisme psychologique et mon travail ? ». Telle était mon interrogation dans le catalogue de l’exposition que je fis en 1989 à Tôkyô sous le titre de « L’unité parfaite et ses dérives ». Ce n’est pas la première fois que dans mes moments de détente sur les routes de la campagne bretonne, une douleur soudain m’assaille et me perce le cœur. Elles viennent des jours lointains de mon enfance, ces blessures au réveil brutal : silhouettes se détachant du ciel à l’horizon, quand s’éclaircissait l’azur des soirs d’été ; grande paix de ces instants de lumière ; ou encore, lorsqu’au retour de l’école je passais devant le magasin du vitrier, ce bruit qui surgissait du fond de l’atelier et déchirait l’air, quand on découpait le verre. Elles accourent vers moi en clameurs du fond de l’horizon, et ce sont à l’évidence des angoisses démoniaques gravées dans le bois tendre des solitudes de mon enfance. L’assaut de ces tourments ne s’arrête pas à mes randonnées en voiture. Car me retrouver pinceau à la main devant une toile blanche, c’est apercevoir de façon intermittente des visions de mon enfance dans la trame blême de la toile vide. Commence alors un voyage où je tente sans cesse d’accoster aux rives de ce temps primordial qui façonna le paysage de mon inconscient. Au fur et à mesure que dans mes errances je m’approche d’elle, elle s’éloigne et se dérobe, mon île blanche. J’ai débarqué à Marseille le 13 Juin 1951. Et voilà quarante ans cette année que j’ai installé mon atelier à Paris. Je suis parvenu à l’âge de soixante dix ans. Parler d’âge est contraire à ma conception de l’esthétique, mais parler de mon âge n’est pas en soi sujet à digression négative, car je ne me rends pas compte de celui que j’ai atteint. Si je ne me rends pas compte de mon âge, c’est parce que je n’ai pas l’impression de correspondre à l’image de la vieillesse telle que je me la représentais confusément à vingt ou trente ans. C’est pourquoi je n’ai aucun embarras malgré mon âge à évoquer mes tourments secrets, (mais peut-être est-ce là le fait d’un vieillard sans pudeur) .J’ai par ailleurs la conviction que mon voyage est sans fin, mon errance sans limite, que ma douleur jamais ne s’éteindra. C’est ainsi que pour moi, chaque jour a la consistance d’un éternel présent. J’étais un enfant terrifié par la mort. Au seul mot de « mort », j’étais pris de panique, m’imaginant que j’allais être aspiré par les ténèbres puantes d’une fosse d’aisances, comme il y en avait autrefois en guise de cabinets. L’idée même des souffrances de l’agonie m’était insupportable. à cette époque, il est arrivé qu’une maladie grave me fasse frôler la mort. J’ai alors appris à retenir mon souffle, attendant patiemment que Madame la Mort se désintéresse de moi. Plus tard, au cours de la guerre, j’ai échappé aux bombes des attaques aériennes, non parce que j’étais un soldat brave et plein de sang-froid, mais parce que mon horreur instinctive de la mort m’a fait traverser incognito ces espaces-temps qui duraient quelques minutes, quelques secondes, sans que le destin pût me reconnaître et me frapper. La jeunesse de ma génération a vécu une époque où chacun était acculé à faire face à la mort. Tous les jeunes tant s’en faut ne puisèrent pas dans un nationalisme revêtu des défroques nazies la force de considérer la mort avec détachement. J’ai un jour rencontré à Paris un grand écrivain japonais, Hiroshi Noma. Le hasard voulut qu’il fût un de mes anciens au lycée supérieur, et la conversation nous conduisit tout naturellement jusqu’au Kyôto des années qui précédèrent la guerre. Sur les champs de bataille, nombre de nos camarades trouvèrent refuge dans la lecture de Dostoïevski et de Shinran, ce moine qui fonda vers 1224 le bouddhisme de la Terre Pure. Celui qui m’initia à l’enseignement de Shinran fut Ichirô Ryûkeï, mort il y a quelques années. Au moment de mon départ pour Paris, il m’avait offert le « Traité qui déplore les hérésies », ce livre de Shinran qui l’avait accompagné sur les champs de bataille. à cette époque, je m’intéressais en solitaire à l’architecture et à l’art statuaire de l’ère Tempyô (729 à 749 après J.C.). Non que j’ai pu chercher dans l’esthétique de l’ultra-nationalisme un quelconque apaisement, mais lorsque je regardais les statues du Bouddha de l’ère Tempyô dans les temples déserts, il me semblait déceler dans leur regard les reflets de l’enfer tel que Shinran l’avait décrit. Une rage glacée couleur de flamme pâle et bleue descendait en moi. Et je suis parti à la guerre cette rage tapie dans mon cœur. à propos de Dostoïevski, pendant un reportage sur la guerre Iran-Irak, quelle émotion que l’évocation de ce livre, avec son portrait en couverture, abandonné au vent du désert, aux côtés du cadavre d’un jeune soldat iranien. Quelle consolation ce jeune soldat solitaire et désespéré aura-t-il pu tirer de la lecture des « Souvenirs de la Maison des Morts » ? La guerre finie, peu à peu me vint l’idée de consacrer à la peinture une existence rescapée de la guerre et de la mort. Aurais-je eu cette envie, si je n’avais pas vécu la mort au quotidien au cours de cette guerre ? Il est difficile de le savoir. Pourtant, mes terreurs enfantines face à la mort ne se sont pas effacées devant cette accoutumance à la mort violente que la guerre nous a contraints de vivre. Se préparer à la mort n’est pas nécessaire pour mourir, voilà l’audacieuse pensée que fit naître en moi l’absurdité de la guerre. La même audace me fut indispensable en peinture. Se préparer à peindre n’est pas nécessaire pour peindre. La moindre préparation entrave toute possibilité de choisir le périlleux métier de peintre. Voyager avec son ombre comme unique compagnie, voilà qui n’est pas supportable. J’aperçois les lumières d’une terre que je ne me serais jamais attendu à connaître au cours de ma vie. Ainsi ai-je murmuré, lorsque j’ai pénétré pour la première fois dans le foyer du régiment d’infanterie de marine d’Aï-no-Ura, en remarquant des lueurs hivernales sur la rive opposée. Commence à nouveau l’enchaînement des retours en arrière. Car depuis la fenêtre de mon atelier en Bretagne, il m’arrive aussi de voir sur les rives d’en face, la lumière tremblante des lampes à vapeur de mercure. Et me revient alors en mémoire ce fameux soir à Aï-no-ura. à nouveau, je réalise alors qu’à mon insu, j’ai atteint l’âge qui était un point de repère quand j’ai commencé la peinture à Paris. Consacrer à la peinture une existence rescapée de la mort implique un bon entretien physique. Peu avare de nature, je n’imagine pas que je puisse me ménager une petite vie douillette saine et sportive, pour en prolonger le cours le plus longtemps possible. Je nourris ma chair d’ivresses, de lectures, de pensées, car j’entends que fleurisse en moi le lotus des cinq sens. Monet et ses jeux de lumière dans les nénuphars, Matisse et les grands collages qu’il continuait à composer jusque dans son lit de malade, le peintre Gyokudô Kawaï (1873-1957) et ce pâle éclat aperçu entre les arbres d’un sommet solitaire, tous sont passés au-delà de la perception du réel, tous ont pénétré dans un monde où les pulsions charnelles entrent en harmonie avec la vie spirituelle. Tous ces grands artistes, en pénétrant un matin dans leur atelier, se sont peut-être dit, eux aussi : « J’aperçois les lumières d’une terre que je ne me serais jamais attendu à connaître au cours de ma vie ». Et puis, ils sont partis pour un voyage au-delà d’un horizon que le grand public ne peut pas voir. Il existe dans le bouddhisme un mot clef, « Ju » (6), c’est-à-dire « perception ». C’est le mot le plus apte à exprimer ce lien charnière, ce moment pivot qui provoque un jeu d’interactions entre création de l’esprit et univers des formes, entre organes sensoriels et phénomène de cognition. La perception constitue un point d’intersection fondamental dans le processus de création. Comment prévoir que c’est le lotus de mes pulsions les plus oniriques qui fleurira dans l’eau et la boue de ma perception du monde ? Les pulsions sensorielles procèdent du monde de la représentation, et selon le bouddhisme, il s’agit des illusions de l’image. Et pourtant, le mot « Ju » me traverse souvent l’esprit au cours de mon travail, car « Ju », c’est aussi une force créatrice latente. Peindre dans un esprit le plus proche possible de ces forces vives primordiales, telle est mon errance depuis quarante ans.

Informations complémentaires

Poids 101 g