L’Amour et le Plaisir

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Paru pour la première fois dans la revue Mercure de France en décembre 1901, ce récit met en scène des jeunes gens adeptes de l’amour libre. Pratiquant l’échangisme ou encore le saphisme en marge de la Révolution française, ils tentent par la voie du désir d’échapper aux affres de leur époque.

 

Format : 10,5 x 15
Nombre de pages : 68 pages
ISBN : 978-2-84418-370-5

Année de parution : 2018

Auteur : Régnier Henry de Catégories : ,

Description

premier chapitre

Mme de la Blanchère, pas plus que Mme de Beaugisson, n’ignoraient que leurs maris fussent au mieux avec Mme la marquise de Rochemaure, de même que ces messieurs savaient que la marquise était la maîtresse du vicomte de Falbin.
Ces particularités étaient même souvent un sujet d’entretien entre Mme de Beaugisson et Mme de la Blanchère. Elles parlaient d’ailleurs de Mme de Rochemaure sans amertume et sans reproches et ne lui conservaient aucun ressentiment d’avoir détourné d’elles des époux si volages.
Elles ne pouvaient pas ne point reconnaître que Mme de Rochemaure n’avait fait, en somme, que profiter d’une disposition naturelle à MM. de Beaugisson et de la Blanchère, celle de chercher à plaire. Les hommes sont ainsi et les femmes s’accommodent après tout assez bien de ce qu’ils ne soient pas autrement. Il ne faut guère être du monde pour ne pas s’apercevoir comment il va. Aussi serait-ce par trop n’en pas être que de n’en point accepter les coutumes et les façons, et celle qui rend infidèles les maris est trop répandue pour qu’on puisse penser à s’en étonner beaucoup.
Mmes de Beaugisson et de la Blanchère prirent donc assez bien d’être délaissées. Elles n’y virent aucune honte, car il n’y en a pas à ce qui n’est que le cours des choses. Il y a même plutôt quelque avantage à être ainsi mises au sort commun des femmes ; on est, par là même, autorisé aux faiblesses qui leur sont ordinaires. Les deux amies devaient donc à Mme de Rochemaure d’être en l’état où l’on est le plus souvent après quelques mois d’un mariage qui n’est pas que d’amour.
Les bons offices de cette sorte étaient assez dans l’habitude de Mme de Rochemaure. Volontiers, et avec un aimable empressement de politesse et d’amitié, elle s’occupait des jeunes femmes récemment mariées. Elle leur montrait d’abord d’attentives prévenances et leur marquait des bontés délicates. Elle leur donnait les avis les plus justes sur la façon de se conduire. Aussi devenait-elle bien vite, cette bonne Mme de Rochemaure, la nécessaire, l’indispensable !
Mme de Rochemaure avait choisi là un sage parti. Si beaucoup de femmes jalousent les nouvelles venues et voient, en ces jeunes beautés dont elles prennent ombrage, des rivales de la leur, Mme de Rochemaure, au contraire, aimait rehausser la sienne par le contraste de ces jeunesses qui, certes, pouvaient avoir plus de nouveauté et de fraîcheur, mais qu’elle surpassait par cet air d’assurance et de perfection que donnent l’usage du monde, la plénitude du corps et l’expérience du cœur.
Mmes de la Blanchère et de Beaugisson avaient donc, dès les premiers temps de leur mariage, rencontré les avances de Mme de Rochemaure qui s’était, si l’on peut dire, improvisée leur amie. Aussi se trouvèrent-elles soudain, et un peu sans savoir d’où, en intime liaison avec la marquise. Non seulement elle était de moitié dans tout ce qu’elles entreprenaient, mais en tiers dans leurs pensées les plus particulières. Elle s’y était introduite avec tant de naturel qu’il n’eût pu venir à l’idée de personne qu’elle y fût importune, si bien qu’il n’y avait vraiment pas moyen de se passer d’elle, sans qu’on sût comment s’était faite cette aimable nécessité.
Ce poste de confidente était, pour vrai dire, à Mme de Rochemaure, un observatoire d’où elle guettait le temps. Les ménages ont leurs jours, leurs saisons et leurs lunes. Mme de Rochemaure s’informait au plus juste des premières feuilles mortes et des premiers nuages. Elle était attentive à ces petits signes de fatigue qui se montrent assez vite dans les unions, assorties davantage par l’accord des contrats que par le penchant des cœurs. Il y a bien, tout d’abord, un temps où les personnes les moins faites pour se convenir se conviennent momentanément à cause de la nouveauté où elles sont l’une pour l’autre. La curiosité y prend la figure de l’amour, mais l’indifférence regarde de derrière le masque. Cet état n’est point sans agréments, encore qu’il doive être sans durée. Il en reste même par la suite un souvenir commun d’où chacun garde de l’autre une image qui le lui rend plus tard supportable et sans quoi l’on ne se supporterait point. C’est une sorte de talon où puisent les partenaires d’un jeu où l’on a cessé de tourner cœur.
L’art de Mme de Rochemaure était de se trouver là, à point, quand le jeu languissait. Plus d’un mari hésite à être infidèle de parti pris. On s’avoue mal certains sentiments et on se cache certains désirs. Il leur faut une occasion. Mme de Rochemaure savait en être une. À force de l’avoir là on y allait insensiblement. Elle diminuait l’infidélité en la rendant presque familière. L’amitié implique des ressemblances. Les hommes ont la petite hypocrisie de ne vouloir pas avoir l’air de trop changer. C’est pourquoi ils prennent si volontiers pour maîtresses des amies de leurs femmes. Ils croient ainsi peut-être les tromper moins.
Ce fut ainsi que MM. de la Blanchère et de Beaugisson devinrent les amants de Mme de Rochemaure, presque sans s’en apercevoir et seulement parce qu’elle n’était pas leur femme, sans être non plus celle d’un autre. Mme de Rochemaure était veuve et le vicomte de Falbin n’avait sur elle aucun droit de plus que ceux que lui donnait une longue liaison où sa constance était d’ailleurs plus durable qu’exacte. S’il ne s’était jamais attaché uniquement à Mme de Rochemaure, il ne s’en était jamais non plus détaché complètement. Tous deux se permettaient des fantaisies réciproques qui leur valaient des retours charmants d’où ils repartaient pour se retrouver ensuite avec un plaisir nouveau. Le vicomte de Falbin chassait alors en Autriche sur les terres d’un archiduc, quand MM. de la Blanchère et de Beaugisson se mirent à braconner sur les siennes.
Mmes de Beaugisson et de la Blanchère, encore une fois, n’en voulurent guère à Mme de Rochemaure et même, pour de vrai, elles lui savaient un certain gré. Elles goûtaient par là une liberté qui ne leur déplaisait pas. L’indépendance du corps a ses charmes comme celle du cœur, et il leur sembla charmant de jouir ainsi de la dispense d’aimer et d’être aimées. Elles avaient vu en ce double devoir une des nécessités du mariage et elles virent dans sa fin un agrément véritable. Mme de Rochemaure, du reste, fut parfaite à leur égard ; elle ne montra aucune vanité de sa double conquête. La chose eut lieu à la campagne de Mme de Rochemaure, où l’on s’était réuni pour passer l’été. La terre de Rochemaure est à quelques lieues de Paris. Ce fut là que ces Messieurs sautèrent le pas. Le vicomte de Falbin, lui, sautait des haies ; il avait quitté l’Autriche pour l’Angleterre, où il s’était rendu à des courses de chevaux. Il excellait à cet exercice. Les gazettes parlaient de ses exploits et Mme de Rochemaure semblait s’y intéresser sans regrets. Elle savait que M. de Falbin lui reviendrait plus frais et plus dispos de cette vie en plein air et elle attendait son retour sans impatience. L’été paraissait donc devoir être ainsi fort agréable pour tout le monde. Il ne manquait à MM. de Beaugisson et de la Blanchère qu’à qui raconter leur bonheur. N’ayant personne, ils prirent le sage parti de ne se le point trop cacher. Cette demi-confidence eut pour suite l’entente la plus commode et la plus pratique. Mme de Rochemaure était enchantée d’eux, comme eux d’elle, de sorte que chacun jouissait le mieux du monde de son plaisir particulier.

Informations complémentaires

Poids 110 g