Une petite fille fragile

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La jeunesse et les études de Jacqueline Paulhan furent contrariées par de nombreux accidents, hospitalisations et séjours en maisons de santé, qui lui laissèrent, malgré tout, de bons souvenirs. Souvent solitaire, cette fillette constamment malade, mais animée de fantaisie et de curiosité, lut pèle-mêle Jules Verne, Heidi, Stevenson, Rousseau, Walter Scott, Zola, Louis Hémon, Pinocchio, Verlaine, Voltaire… Et quand elle ne démontait pas tout ce qui lui tombait sous la main, elle se prenait pour un grand compositeur de piano.
Pour se démarquer de sa famille – ses parents étaient professeurs de lettres -, elle mena à bien des études scientifiques. Cependant, sa nature profonde devait la ramener vers la littérature et les arts, tout en la gardant sensible à la poésie des mathématiques. Une petite fille fragile relate les tribulations de cette enfant imaginative et rêveuse, pourtant éprise d’aventures, engagée avec une belle énergie à recouvrer sa santé et à obtenir son indépendance.

Jacqueline Paulhan, née Weiler en 1927, a été professeur de biologie. Devenue la belle-fille du directeur de La NRF, elle a contribué aux éditions des correspondances de Jean Paulhan avec, entre autres, Giuseppe Ungaretti et Guillaume de Tarde.


Format : 12 x 17
Nombre de pages : 338
ISBN : 978-2-84418-323-1

Année de parution : 2016

 

Auteur : Paulhan Jacqueline Catégorie :

Description

Le Havre, Sainte-Adresse
Octobre 1927 – septembre 1929
1 et 2 ans

Chapitre 1 : Petits débuts

– Retenez-vous Madame ; non, pas maintenant ; c’est trop tôt. Retenez-vous.
C’est ainsi qu’un jeune médecin, visiblement affolé, encourage ma mère, sur le bateau qui ramène mes parents des Etats Unis. C’est sa première traversée… Il ne se sent aucune vocation de sage-femme… Il doit s’occuper du mal de mer, des épidémies, des fractures, des crises cardiaques… Mais les accouchements, non, non et non. Et ma mère se retient. A mon grand regret : j’aurais tant aimé naître en mer.
Elle fait de son mieux pour me consoler en me donnant le jour, à peine plus tard, au Havre, dans un petit appartement insipide, mais si proche de la mer que celle-ci déposera sur le bord de la fenêtre de ma chambre de bébé, une petite crevette en guise de bienvenue.
On avait paré au plus pressé : il fallait un toit, quelques meubles provisoires, à remplacer petit à petit, et une sage-femme, une vraie ! On aurait tout le temps ensuite de chercher un appartement agréable et de déménager, et même de déménager souvent, de voir du pays…
Ce programme ne sera réalisé qu’en partie : mes parents déménageront souvent, iront en Algérie, achèteront une belle chambre à coucher, mais seront arrêtés dans leur élan par ma faute. Je devais, dès l’âge de cinq ans, compliquer leur vie et couper court à tous leurs projets.

J’avais été attendue avec beaucoup d’amour et dans la joie, mais non sans une certaine inquiétude. Mes parents s’étaient rencontrés et mariés en Amérique.
Ma mère, seconde fille d’un mineur de Montceau, avait dû gagner sa vie dès sa classe de troisième. Etudiante audacieuse et sans argent, balbutiant difficilement un anglais à peine scolaire, elle avait demandé et obtenu une bourse d’étude pour le Michigan, en Amérique. D’abord un peu désorientée, elle devint rapidement bilingue, passa brillamment ses examens à l’Université d’Alma et y resta comme professeur de français.
Quelques années plus tard, mon père, issu d’une famille plus aisée mais sans souci de culture, normalien, précoce agrégé de lettres obtenait un poste de professeur dans la même Université.
L’estime réciproque fut loin d’être immédiate, mais peu à peu, l’amour naquit, s’affirma et dura.
Prévenant simplement leurs parents, les deux jeunes gens s’étaient mariés « à l’américaine », seuls, devant un pasteur, la veille de Noël, au mépris des fortes conventions de l’époque. Ce ne fut pas sans créer des remous dans les deux belles familles.
Ma mère n’était qu’une aventurière, sans dot ! qui en voulait à la fortune (totalement inexistante) de mon benêt de père, la tête toujours dans les livres. Et des études pour une fille ! Protestante en plus ! Ainsi pensait, et disait, ma grand-mère paternelle.
Mon père était un peu mieux accueilli ; mais enfin, il était à demi juif…, catholique…, d’origine allemande…, et belge.
Compatissante, la bonne Missis Dower avait rassuré les deux Français avant leur départ pour le « Vieux continent » :
– A peine l’enfant attendu aura-t-il poussé ses premiers cris que toutes ces stupides pensées disparaîtront ; il aura toutes les qualités, et naturellement celles de ses parents.
Heureuse et véridique prophétie. Je commence par déchirer cruellement ma mère au terme d’une nuit épuisante qui a fait souffrir tout le monde. Je lui décoche ensuite une volée de coups de pieds en même temps que je m’époumone puis, lavée, désinfectée, bandée, emballée, les oreilles et le nez décapés, je m’endors enfin dans un petit lit de bois peint. Les jours suivants, tout le monde vient s’extasier devant mon petit crâne rond, lisse et glabre, mon teint trop clair, mes yeux encore bouffis et mon heureux appétit. C’et ainsi que mes parents entrent dans leurs belles familles réciproques.

Un an plus tard, l’appartement idéal, ou presque, est trouvé à Sainte-Adresse, et j’ai une petite sœur brune et rougeaude, au nez écrasé, au menton relevé, … vraiment laide, mais, au dire d’une amie, elle semble très intelligente. Elle s’appelle Colette et il me semble qu’elle a toujours été là ! Entre temps, j’ai perdu mon bel appétit et je suis devenue difficile à nourrir. Je suis parfois prise de vomissements. On met tout ceci sur le compte du sevrage, la jalousie enfantine n’étant pas encore de mise. Cela ne m’empêche pas de grandir, d’apprendre à marcher et de faire des sottises le plus normalement du monde.
Au début de l’été, mes parents ont loué une sorte de case dénommée cabine, à la plage, où ma sœur et moi pouvons jouer avec l’eau et le sable. Au plafond de cette cabine, il y a une sorte de boite blanche qui ressemble à celles de la maison, celles qui se trouvent sous une autre boite noire (Il s’agit du compteur électrique noir et des boites à fusibles blanches).
1). Ces toutes petites boites à allure de lavabo m’inquiètent un peu, mais je ne sais pas comment le faire comprendre, même en pleurant et personne ne semble y prêter attention. Sauf mon père qui, les jours où la lumière s’éteint, se livre, de fort mauvaise grâce, à d’étranges manœuvres autour de cette petite boite
À la maison, il vient une jeune femme, Armande, qui aide ma mère. Elle est jolie, très douce, silencieuse ; je l’aime bien. Mais je n’aime guère l’horrible facteur, habillé de tissu sombre, coiffé d’un képi, tout raide et parlant fort, qui vient parfois le matin. J’avais bien raison de me méfier : profitant de mon sommeil, il m’a enfermée un soir dans la petite boite blanche de la cabine, ouvrant l’eau en grand. J’ai poussé d’horribles cris et me suis retrouvée au chaud, dans les bras de ma mère qui m’a tenue longtemps contre elle jusqu’à ce que je me rendorme. Ce n’est que beaucoup plus tard qu’elle comprendra pourquoi je refuse maintenant d‘entrer dans la cabine et pourquoi je me cache dès que j’entends la voix du facteur.
A la fin des vacances, nous sommes allés voir un petit port avec des amis de mes parents. Nous sommes nombreux et Colette et moi, passons de bras en bras. Mon père vient de me prendre sur ses épaules et, soucieux de mon éducation (je vais sur mes deux ans), m’explique tout :
-Tu vois le port devant toi.
Je ne le vois pas; à mes yeux d’enfant, il n’y a que la mer et un mur de pierre, dans l’eau. Ce mur, ce doit être le port. J’ouvre grand les yeux.
-Regarde tous les petits bateaux qui sont dans le port.
Je regarde mon père, un peu étonnée, et pense qu’ils sont à côté du port.
-Et regarde le gros bateau qui va entrer dans le port.
C’en est trop. Ce bateau est gros en effet; beaucoup trop gros pour entrer dans ce mur de pierre. D’ailleurs rien ne peut entrer dans un mur. Pourquoi me dit-on des choses stupides ? Je ne parle pratiquement pas et, si je comprends ce que l’on me dit, je suis incapable de me faire comprendre. Je suis au comble de l’exaspération, je gesticule, étouffant d’impuissance… Mes parents ne comprennent rien à mon attitude, mais mon agitation les frappe. Ce ne sera que plus tard, à Alger, dans des circonstances analogues, que je saisirai ce que sont un port et une jetée et que cette scène, restée fixée dans mes souvenirs, s’éclairera soudainement, et que je pourrai l’expliquer à mes parents qui n’auront rien oublié.

Informations complémentaires

Poids 101 g