Chronique du bel été

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Juin 1944 – Souvenirs personnels, témoignages et récits sur l’un des plus importants maquis de la France occupée : celui de Saint Marcel. Ce livre a obtenu le prix Louis Guilloux.


Format : 14×19
Nombre de pages : 208 pages
ISBN : 978-2-84418-049-0

 

Année de parution : 2003

Auteur : Bourles Jean-Claude Catégorie :

Description

Mardi 6 juin 1944.

Passé le seuil des maisons deux événements retenaient l’attention : la fraîcheur et le bruit. Consécutive à la pluie des dernières vingt-quatre heures, la première surprit par sa vigueur en cette saison. Quant au bruit, il occupait l’horizon en un roulement ininterrompu, roulement dans lequel certains crurent déceler l’orage, et d’autres, les anciens combattants surtout, le ton si particulier d’une canonnade. À ceci près que celle-ci n’avait aucun sens, et surtout pas celui de manœuvres évoquées comme à chaque fois que quelque chose d’inexplicable atteignait la communauté. Quoi qu’il en soit, les occupations journalières ne laissant guère de temps pour s’interroger sur la signification de ce martèlement lointain, chacun fit en sorte de vivre avec.

A l’heure de l’embauche, Joseph Lenaert retrouva ses compagnons de travail. Tous savaient que son absence de la veille était motivée par sa visite hebdomadaire à sa sœur, aussi n’y fit-on pas plus attention que cela. Pourtant, Joseph n’était pas « à son ordinaire » et les mieux avisés le comprirent assez vite en le voyant aller et venir, la tête ailleurs et les mains vides, à l’heure où le labeur réclamait les outils. Quelques mots, deux plaisanteries, suffirent pour qu’à la surprise générale, lui si réservé, si peu causant, lui que l’on qualifiait d’un peu « loup » se laisse aller dans une histoire qu’aucun de ceux qui l’entendirent n’oublierait plus. Il dit que la nuit précédente, les Allemands s’étaient battus avec des parachutistes à quelques kilomètres de Plumelec.

– Et comment tu sais ça, toi Joseph ?

– Parce que je les ai vus, comme je vous vois, pas plus d’un quart d’heure après la bagarre. Ils sont venus se rassembler sur la place, sous les fenêtres d’Amandine, ma sœur chez qui j’étais. Pas besoin d’aller loin pour mieux voir ce qui se passait. J’étais comme qui dirait aux premières loges.

– Et qu’est ce que tu as vu au juste ?

– D’abord les boches. Il en arrivait de partout. Des fantassins qui couraient et des gradés qui gueulaient comme des saillets. Et c’est là que j’ai vu la charrette qui passait avec un mort dedans. Au début j’ai cru qu’il s’agissait d’un frisé, mais un officier l’a éclairé avec une lampe et j’ai bien vu que l’uniforme n’était pas de chez eux. Après deux autres sont arrivés sur la place, mains en l’air, prisonniers ceux là. Ce matin quand je suis parti, la charrette était toujours là, vide. C’est celle de Leblanc que j’ai croisé alors qu’il sortait de la mairie. C’est lui qui m’a dit en douce qu’en fait c’étaient des parachutistes français, arrivés la nuit même d’Angleterre ! L’était bien ennuyé Leblanc, vous pouvez m’en croire, surtout que les Allemands ne voulaient pas lui rendre sa charrette. Comme s’il était pour quelque chose dans ce fourbis ! Ils lui firent répéter son histoire afin d’en mémoriser le moindre détail, puis le travail reprit. Au casse-croûte de dix heures, l’histoire de Joseph laissant des traces, ils traînèrent un peu plus que de coutume. Puis, les couteaux essuyés sur les bords des pantalons et enfouis dans les poches, ils retournèrent à l’ouvrage. C’est à peu près à ce moment que la fille des patrons est venue dire que le débarquement avait eu lieu en Normandie.

« Merde alors ! ne put s’empêcher de murmurer Lenaert, et s’ils étaient arrivés d’un coup jusqu’à Plumelec ? »

A midi la nouvelle fut confirmée au bourg : « Ils avaient débarqué » Qui, « Ils » Les Anglais bien sûr ! Non, les Américains ! Oui, enfin c’est du pareil au même, disons les Alliés pour mette tout le monde d’accord. Reste que depuis le temps que Churchill le promettait, ce n’est pas trop tôt ! Encore faut-il qu’ils tiennent le coup, parce que rappelez-vous l’histoire de Dieppe… En Normandie, justement, ça ne leur a pas porté chance. Comment ça va tourner ce coup-ci ? Bien malin qui pourrait le dire, hein ?

Il ne servirait à rien de décrire ici une exaltation qui ne fut sans doute guère différente de celle que connut le reste du pays à l’annonce de cette nouvelle. Cela dit, et comme toujours, l’euphorie fit naître des imprudences. Non seulement la radio anglaise fut ouvertement écoutée, mais les réflexions les plus sarcastiques furent échangées sur le passage des quelques soldats déambulant dans le bourg, ces intrus dont le départ imminent ne faisait alors aucun doute.

Toute la journée, des avions de chasse sillonnèrent le ciel tandis que le terrible roulement d’orage s’incrustait vers le nord comme un mal nécessaire. Vers le milieu de l’après-midi, ceux qui travaillaient à Josselin rentrèrent, à pied, au bourg, suivis plus tard des salariés de Ploërmel précédant de peu les pensionnaires des écoles. Patrons et directeurs d’établissements les avaient, dirent-ils « Libérés, sur ordre, en prévision de la suite que risquait de prendre les événements » Pour être circonstancielle, cette libération n’en fut pas moins jugée comme un signe, la promesse à peine voilée de la fin de l’occupation.

– Bon signe, tout ça ! Bon signe ! Regardez comment ça tourne déjà, s’exclamait le maire à chaque personne rencontrée, à présent, ça va aller vite. Très vite même, aussi vrai que vous me voyez devant vous. Attendez, quelques jours, huit ou dix tout au plus, et je ne vous dis pas !

Un peu avant l’heure de la soupe, Gisèle Lucas, la plus jeune des filles des boulangers, rentra la toute dernière des « Libérés » des villes voisines. On l’avait un peu oubliée à l’internat du Sacré-Cœur de Ploërmel où elle préparait son brevet. La veillée fut consacrée aux dernières nouvelles en attendant celles du journal du lendemain.

Vers minuit, alors que le sommeil se refusait aux chambres, le bruit d’un avion, semblable à celui de la veille, parut bien ordinaire… Une vingtaine de parachutistes se posèrent pourtant sur les landes de Lanvaux, tandis que la pluie et le vent redoublaient d’intensité…

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Poids 101 g