Pedro Delgadeux

« Pierre roule en direction de Montmartre, le regard noyé dans la circulation, la pensée égarée en chemin mais l’esprit collé à l’oreillette. Il aime cette partie de l’année où il fait ses livraisons avec les échos du Tour dans les écoutilles. L’impression d’être de retour au milieu des siens, de faire de nouveau corps avec le peloton. Cela fait vingt ans pourtant. Vingt ans que Pierre a été contraint de mettre pied à terre et que le peloton s’est échappé de lui. »

Pedro Delgadeux est le récit du quotidien d’un ancien coureur cycliste professionnel reconverti en coursier à vélo en région parisienne.
Alors qu’un nouveau Tour de France s’élance sur les pentes de juillet, un événement vient bouleverser l’équilibre précaire de Pierre.
On le suit à travers ses pérégrinations dans la ville, ses livraisons sous tension et ses échanges sur le fil avec sa fille.
Pourra-t-il rester sans réaction devant l’inacceptable ?

Point de rencontre entre Sorry We Missed You de Ken Loach et Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller, Pedro Delgadeux est le récit du cheminement vers la révolte d’un coursier à vélo face à l’ubérisation croissante du monde.

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Format : 14×20,5
Nombre de pages : 134 pages
ISBN : 978-2-84418-529-7

Année de parution : 2026

15,00 

Catégorie :

Prologue

Samedi 04 juillet.
Maison Blanche – Place de la Nation : 5 kilomètres.

Pierre traverse la place d’Italie sans encombre. Les mains sur les cocottes, il s’avance en contrôlant de tous côtés. La circulation fluide permet à son vélo de s’engouffrer dans la moindre brèche offerte par le trafic. Dans son oreillette, la voix fait fil entre Paris et Lausanne, où le départ du Tour de France a été donné, et les échos de la file indienne de coureurs dispersés dans la cité helvète parviennent jusqu’à lui. C’est jour de prologue et la voix en fait déjà beaucoup pour donner corps aux efforts élastiques des participants. Pierre visualise parfaitement les différents concurrents s’élancer à tour de rôle, invariablement effacés sous leurs casques à visière et leurs combinaisons intégrales, simplement reconnaissables aux logos de leurs sponsors et à leurs numéros de dossards. La voix en remet une couche, il faut rendre le coup de rein visible, restituer le placement du corps et rappeler l’action des muscles sur le mécanisme. Pierre devine les machines aérodynamiques – roues à bâtons à l’avant, roues pleines à l’arrière – quand il engage la sienne, un modèle avant tout de robustesse, dans les premiers hectomètres du boulevard de l’Hôpital. La voix corrige constamment la position des uns par rapport aux autres, replace l’humain au cœur de cette course de vitesse pour éviter que cela ne vire à la pure et simple querelle d’ingénieurs.
Ces chars doivent rendre ce qu’ils doivent à la chair !
Une deuxième voix, plus enjouée, à l’accent méridional se fait entendre dans l’oreillette de Pierre : elles seront deux à se succéder dans ce bavardage en continu, dans ce flux de paroles de trois semaines et cette deuxième voix, la contre-voix, se positionne d’emblée comme une voix de secours, une voix de recours pour permettre à la première de reprendre haleine.
Une voix à l’antenne est comme un coureur cycliste, elle se doit de relancer sans cesse.
Un blanc dans l’oreillette, un rouge pour Pierre. Respiration. Au vert, la voix et Pierre redémarrent, se remettent sur leurs rails. La voix-locomotive cherche à dynamiser l’attention, Pierre à se relancer alors que le replat gagne la course et l’ennui le spectateur. La contre-voix dynamite tout en évoquant Lausanne. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, il faut savoir qu’une fois sur trois, le Tour a pris l’habitude de démarrer depuis l’étranger. Pays-Bas, Belgique, Allemagne, Angleterre, Luxembourg, Irlande et d’autres se sont donné le tour – ah, ah, c’est le mot, ponctue la voix – pour participer, de façon étrange et paradoxale, à cette promotion culturelle et géographique de la France à travers le monde. Cette année, c’est la Suisse qui régale et Lausanne, la perle du Léman, qui a revêtu la couronne de la petite reine.
Pierre, aussi, a roulé à Lausanne dans les années 90. Trois tours de Suisse à son actif, des tours considérés comme mi-
neurs à l’échelle des compétitions cyclistes internationales. Suisse, Allemagne, Hongrie, Pologne, Grande-Bretagne… Pierre n’a jamais fait le difficile et toujours roulé là où on lui a demandé de le faire. Aujourd’hui, l’application l’envoie à Nation depuis le 13e arrondissement, un peu plus de cinq kilomètres que le navigateur estime en vingt minutes. Un prologue en quelque sorte à sa soirée du samedi qui se poursuivra jusqu’à vingt-deux heures. Puis Pierre pourra rentrer à Ivry, prendre sa douche, regarder les journaux télévisés de la nuit et bavarder avec Jeanne en espérant qu’elle ne soit pas déjà endormie.
La voix continue de dérouler son texte pour détailler ce prologue long de dix kilomètres. Un tracé tout plat pour rouleurs puissants, avec une vue imprenable sur le lac Léman, que ne pourront qu’entrevoir les coureurs, focalisés sur la moto qui leur ouvrira la route. Un prologue pour gros moteurs à bielles-cuisses, a giclé la contre-voix, comme si, dans le même temps, une tâche d’huile s’était répandue sur les ondes. La voix ne tique pas, la voix a ses tactiques, mais pense, pour elle-même, que trois semaines, ça va être long. L’énumération des favoris se poursuit : funambules casse-cou aux trajectoires parfaites d’un côté, adeptes du corps-machine et des rendements mécaniques inhumains de l’autre. La contre-voix, en berne et loin d’être capitale sur cette étape suisse, cherche à reprendre du poil de la bête et à passer à l’offensive. Elle improvise une échappée sur fond d’héroïsme et de figures mythologiques dans un jeu de comparaison avec les coureurs avant de se faire reprendre un peu sèchement par la voix. L’héroïsme, ce sera pour plus tard, il faut en garder sous la pédale. Trois semaines de commentaires, c’est un sport de longue haleine, il ne faut pas taper trop vite dans les réserves.
Pierre continue de rouler. Il connaît le dicton mais con- tinue quand même. Il roule. Par tous les temps. En toutes circonstances. Homme-vélo, il est une figure mythologique à lui tout seul, le pendant moderne du centaure, l’illustre homme-cheval. Coursier à tout-faire, homme à tout livrer. Il roule pour d’autres, vendant ses forces à différentes écuries. Un rouleur sans attache, libre d’une certaine manière, esclave de l’autre, écartelé entre ces deux principes, partagé entre les deux étendards qu’il arbore, les deux enseignes qui l’exploitent. Lui, le coureur fidèle à la même équipe professionnelle roule maintenant au plus offrant, transformé en mercenaire régi par des ordres contraires. L’homme-vélo est
devenu, malgré lui, un véritable chasseur de primes.
Chaque jour, de dix à dix-sept heures, Pierre fait tourner ses jambes pour Suber World, la géante jaune et noire du commerce en ligne, dont la cité interdite, cette ville-entrepôt installée à Villejuif, garantit de livrer à ses clients, en moins d’une journée, tout ce qui peut se vendre dans le monde entier empêchant Pierre de connaître la nature des marchandises transportées. Puis, de dix-huit à vingt-deux heures, Pierre complète ses primes en se concentrant sur la livraison de repas en arborant les couleurs vert et noir du mastodonte mondial Suber Food.
Pierre est un rouleur à la solde du commerce en ligne. Une marchandise parmi les autres. Un rouleur roulé sur toute la ligne. La marchandise la moins coûteuse du marché.
Le dimanche, il s’accorde une journée de repos hebdomadaire. Il sort alors l’un de ses vélos de course, le Lapierre, son préféré, et roule, enfin, vraiment pour lui.
Pierre s’avance à vive allure vers la place de la Nation avec quelques minutes d’avance sur le navigateur. Il démarre toujours fort ses chronos avant de ralentir à l’approche du but. En Suisse, la voix éructe que Bruno Armirail, un coureur français, a pris la tête de la course avec une référence en onze minutes deux secondes et trente centièmes. Pierre non plus ne peut pas musarder en route, un système de malus s’applique en cas de retard mais, contrairement à Armirail et aux autres coureurs, Pierre n’a rien à gagner à prendre tous les risques. Aucune prime de rapidité ne l’attend au bout de sa course. Ni fleurs, ni podium, ni repos pour les braves. Pierre doit faire preuve d’imagination pour trouver des gages de considération. Pour les livraisons alimentaires, c’est presque plus simple, Pierre roule vite tout le temps puisqu’il est payé au nombre de livraisons. Un samedi, il a réussi à effectuer quinze livraisons dans la même soirée quand la moyenne se situe autour de huit. Un livreur lui a dit qu’il ne devait pas être loin du record de la boîte.
Pierre en finit avec le boulevard de l’Hôpital, laisse le Jardin des Plantes dans son dos et traverse la Seine par le pont d’Austerlitz. Il s’infiltre dans le trafic toujours dense devant la gare de Lyon et poursuit sa progression par le boulevard Diderot. Sur son trajet, de nombreuses devantures aux vitrines fracassées ou recouvertes de panneaux contreplaqués portent encore les stigmates des violences récentes et rappellent la tension sociale encore présente dans le pays. Aux manifestations du printemps contre l’inflation et la défense de salaires décents ont succédé, depuis plusieurs semaines, des actions ciblées de groupes radicaux à l’encontre de fleurons du capitalisme et des affrontements tendus avec les forces de l’ordre.
Pierre arrive à Nation avec presque cinq minutes d’avance, mais il lui faut maintenant trouver la bonne entrée du bâtiment. L’application n’octroie que trois minutes à cette tâche et beaucoup de livreurs se font recaler alors qu’ils sont pourtant bien à l’heure. Pierre ne connaît évidemment pas la société qui a passé commande, ni ce que contient son carton. C’est toujours comme ça que ça se passe. L’algorithme les envoie selon une logique géographique sans jamais tenir compte d’un historique de livraisons.
Chez Suber World, le livreur ne sonne jamais deux fois à la même adresse.
Pierre est nerveux. Il n’est jamais très à l’aise dans cette dernière étape. Pierre a l’âme d’un rouleur avant tout, moins celle d’un livreur.
S’il a trouvé le bâtiment et l’entrée, la société est au sixième étage et l’ascenseur – à clef – réservé aux employés. Il se hâte dans l’escalier mais ses cuisses chauffent vite dans la montée. S’il peut donner le change sur le vélo, son âge le trahit vite quand il en descend. Les livraisons de repas sont plus simples puisque attendues par les clients qui viennent facilement à sa rencontre. Avec les sociétés, bien souvent personne ne sait qui a passé commande et alors que l’application le met en devoir de se presser, d’exécuter la livraison dans un temps limité, au sein des boîtes, tout le monde s’en moque et il doit sillonner les couloirs à la recherche d’un bon samaritain acceptant de le délester de sa marchandise.
Au sixième étage, comme souvent le samedi, le secrétariat est fermé. Une femme de ménage s’active dans le hall. Elle est désolée mais elle ne peut le renseigner. C’est sa première fois ici et elle comprend mal le français. L’ensemble du service semble désert. Pierre hésite. Il s’avance en traversant une enfilade de petits bureaux aux lumières et aux ordinateurs en sommeil. Soudain, dans un open space, derrière un baby-foot à la partie suspendue, un écran géant diffuse les images du Tour tout son coupé, permettant à Pierre de voir la course en direct. Armirail a conservé le temps de référence mais plusieurs concurrents le menacent sur les chronos intermédiaires. Pierre s’apprête à faire demi-tour et à renoncer quand une respiration se fait entendre derrière lui. Un râle accompagné d’un souffle. Pierre s’avance dans le couloir. Les deux sons se font de nouveau entendre, se répondent, semblent même se rapprocher, comme si le rythme s’accélérait à l’approche d’un sprint final. Pierre tergiverse, ne sait sur quel pied danser. Les soupirs deviennent de plus en plus audibles, les gémissements de plus en plus explicites et Pierre identifie facilement le bureau des plaintes.
Il patiente, indécis, suspendu à une porte derrière laquelle deux corps n’en finissent pas de faire durer. Il patiente, auditeur de cette dernière ligne droite, guettant l’arrivée du râle final, la libération des sens, le relâchement des chairs. Mais soudain, Pierre ne peut plus attendre, son temps est presque écoulé. Il frappe et annonce aussi fort qu’il le peut : livraison express, j’ai un colis pour vous. Les gémissements s’étranglent, les corps se dérèglent et se heurtent aux barrières de sécurité. Un juron traverse la porte.
Dégage.
Laisse ton paquet de merde derrière toi.
Pierre souffle un grand coup avant de répliquer à travers la porte qu’il lui faut une signature sur son téléphone. Sa voix a perdu toute assurance.
Il encaisse un autre juron pour toute réponse.
Pierre hésite mais propose quand même de glisser son téléphone d’enculé sous la porte pour en finir. C’est son téléphone personnel et il a déjà été fissuré parce qu’un client maladroit l’a laissé tomber. Mais il sait qu’il n’a pas d’autre choix. Le téléphone fait un rapide aller-retour et Pierre ne s’est pas encore éloigné qu’il entend l’autre voix demander s’ils peuvent s’y remettre maintenant que le connard est parti.
S’y remettre.
Comme si de rien n’était.
Pierre redescend les six étages et chacun lui paraît plus pénible qu’à l’aller. Ses articulations semblent retenir dif- ficilement son corps en entier. Comme dans un mauvais
rêve, il a peur de perdre le contrôle, de se disloquer dans
le vide.
Devant son vélo, il reprend son souffle. Attend que ça passe. Des larmes lui montent aux yeux. C’est con, il sait qu’il ne faut pas se laisser envahir par ça. Ne pas se laisser impressionner. Passer à autre chose. Dissocier l’homme du livreur. Laisser glisser sur la tenue de travailleur. Souffler encore. Longuement. Il pense à Jeanne et Héléna. Il sait qu’il ne faut pas rouler dans la colère ni la tension. Dans le peloton, aussi, ça frotte et s’injurie. Et puis ça se tasse. Pierre sait se maîtriser. Il a fait ça toute sa vie. Il consulte son navigateur. Il a réussi à ne pas dépasser le délai fixé par l’application. La livraison suivante s’affiche déjà.
Porte des Lilas. 4,4 kilomètres. 17 minutes.
Dans son oreillette, la voix devient orgasmique avec le départ des principaux favoris. Les équilibristes font leur entrée en scène. Armirail n’a pas encore été détrôné mais patiente sur un siège éjectable. La victoire devrait se jouer sous les onze minutes.
S’y remettre.
Le monde entier est funambule. Son équilibre ne tient qu’à un fil.
Autour de lui, des bruits de sirènes, des fumigènes et des forces de l’ordre le rappellent à la réalité. Une nouvelle bataille vient de se tenir là, tout près.
Comme si de rien n’était.
Pierre quitte Nation en remontant le boulevard de Cha- ronne. Il réintègre le peloton de la circulation et déboîte les voitures sur leur droite pour rejoindre la piste cyclable. Il se redresse sur ses pédales et relance sa machine. Il accuse déjà deux minutes de retard sur le temps à battre.