Là où la rivière se repose

0 out of 5

17,00 

« Là où la rivière se repose » est un premier roman. Un roman d’exode et d’exil où ils sont deux, sa mère et lui. Son père disparu, toujours espéré, attendu. Une vie dépouillée de tout, de l’Espagne à l’Amérique, et occupée par la mémoire. Celle des siens et de tous les autres laissés en chemin. Des noms que sa mère appelle dans ses nuits. Se sauver, le sauver, rassembler leurs affaires, elle sait, une fuite encore, ailleurs, l’attente d’une destination et l’incertitude d’un autre pays. Le temps, cet auxiliaire à meilleur compte de l’obscurité, n’efface pourtant pas la vie. Non seulement elle est possible mais elle peut s’écrire. Il lui avait promis.

 

Format : 12×17
Nombre de pages : 224 pages
ISBN : 978-2-84418-290-6
Année de parution : 2014
Auteur : Coatrieux Jean-Louis Catégorie :

Description

Nous avions reçu la lettre de mon père quelques jours avant. Elle s’attachait aux gestes les plus ordinaires du matin et du soir, au froid qui le prenait tout entier la nuit, évitant soigneusement de raconter les résistances sur le front Sud ou ce qu’il en restait, le tenant pour nous à distance. Il lui était cependant impossible de cacher dans les mots ces odeurs trop humaines de blessés, de peur et de faim qui annoncent des défaites imminentes. Cette longue lettre maladroitement écrite disait sans le dire la précarité du lendemain dans de longues phrases, trop longues peut-être pour nous convaincre d’un espoir de retourner le monde. Les amis sûrs et leurs accents de rocaille s’en échappaient à chaque page comme s’il nous en confiait des portraits arrachés à son cahier. Son écriture avait ce pouvoir de rendre ce côté fragile du vieux pays et, en demandant des nouvelles de ceux qu’il avait quittés, c’est tout juste s’il ne restituait leurs voix pressées et graves. Nous savions en lisant cette lettre que tout était près de finir et qu’il nous faudrait bientôt partir.

J’avais douze ans, l’âge où s’agiter librement et se découvrir sans méfiance, où le corps est très sensible et impossible à faire taire, un espace vacant par défaut mais attiré par la possibilité de l’amour au point de vous grandir d’un coup, l’âge aussi où la vie est à peine entamée. La situation de mes parents, un train de vie somme toute convenable, nous permettait d’habiter tout près du centre-ville un petit appartement de trois pièces au quatrième étage, et là, les vols de moineaux tournaient autour du haut des arbres en s’y posant parfois ensemble. Je les voyais étirant leurs branches, prendre petit à petit leurs peaux adultes et m’appartenir un peu plus à chaque saison. Je noircissais déjà des pages entières de quelque chose qui se voulait un journal et n’était que des feuilles volantes suspendues à mes phrases. J’écoutais en attendant ma mère les voitures se perdre dans la rue.

Elle pleurait maintenant tous les jours ou presque quand elle revenait de son travail de correctrice au journal. Auparavant, j’avais droit aux leçons de ponctuation et d’orthographe, à tous ces mots chantant la langue, ses majuscules et ses pluriels, autant de passages insouciants et généreux où enfants nous volons les personnages et les objets des romans. Elle n’était pas du genre à rester longtemps sur sa chaise. Mais si jusque-là tout se passait loin de nous, nous avions de plus en plus d’amis rapportant le fracas des combats, les maisons effondrées par les tirs de mortiers, les blessés achevés à bout portant. L’immeuble n’était plus habité que de rumeurs de plus en plus folles sur les noms de prisonniers républicains, la fuite des villes et, dans cette confusion emportant les gens partout sur les routes, l’affolement. Le pays vacillait sous les coups et chacun avait compris qu’il ne s’en remettrait pas.

Sa décision de partir est venue de la Une à paraître dans la presse le lendemain, un quatre pages tiré quotidiennement en dépit de la pénurie de papier. Nous n’avions aucun proche auquel dire adieu et déjà donné aux voisins la plupart de nos objets, plus d’utilité que de valeur. Le temps d’entasser quelques affaires préparées à l’avance, moi je tenais mon harmonica serré dans ma poche, nos cartes d’identité et les maigres photos de famille, l’eau et le gaz coupés, la porte de l’appartement était fermée, un dernier regard sur notre nom maladroitement collé à l’encre, à peine un trait à distance. Nous n’habitions déjà plus à l’adresse indiquée et il n’y aurait personne pour relever le courrier, ni même une poste restante à laquelle le diriger. Au moins, tout était rangé, armoires et vêtements en ordre, tout le contraire du fouillis de nos vies. L’incertitude de l’attente ouvrait celle de la route à prendre, vers le Nord. J’entamais ma première adolescence d’un coup en touchant une nuit dont je ne savais pas qu’elle serait si longue et prendrait autant de jours.

Nous devions rejoindre trois autres familles dont l’une disposait d’un vieux camion bâché servant à ravitailler les troupes repliées pour défendre la ville, un camion tout juste bon à descendre les collines mais ma mère se rassurait en refusant de s’embarrasser de conjectures ou de discussions à n’en plus finir. S’il devait rendre l’âme, nous au­rions bien le temps d’y penser après coup. L’impératif immédiat était de quitter la ville, de s’en éloigner au plus vite comme si la peste allait la gagner et laisser pour preuve ses morts par milliers. Une peste en l’occurrence tout ce qu’il y a de radicalement humaine. Nous étions comme des grains de sable poussés sous le vent ou écrasés par une vague, une de ces déferlantes ne laissant rien ni devant, ni derrière, pas même les carcasses de bateaux qui ont déposé leurs ancres depuis trop longtemps pour venir mourir là.

 

Tout petit, mon père me lisait des livres d’histoire où de grandes batailles se tenaient, chacun attaquant et défendant à tour de rôle et parfois cela durait tellement que des générations entières n’en voyaient ni le début, ni la fin. Les survivants avaient le temps de construire des murailles sur les montagnes et les côtes, des passages souterrains et secrets, des églises et même des cathédrales dans les villes. Il m’en montrait des images, pointant de son doigt carré, ici, des ponts-levis, là, des tours avec mâchicoulis, plus bas les falaises verticales, inaccessibles, ou le fossé d’une rivière immobile. J’avais compris à entendre sa voix grave, dépourvue d’effets, combien ces histoires étaient importantes pour lui et, plus encore, ce à quoi il n’était fait nulle part allusion.

Son regard s’éloignait alors, comme s’il lisait ailleurs. J’écoutais en silence et je voyais les corps abandonnés dans les combats, traversés par l’épée de mercenaires et plus tard par les balles, les moitiés de visages arrachées, les hommes et les femmes, les vieillards et les enfants courir sur les routes pour échapper à la mort, le feu mis aux maisons dont les murs éventrés s’offraient à la lumière, j’entendais les récits des blessés, les crânes tailladés, les plaintes venues de la terre. Je les racontais le lendemain à l’école, derrière les portes, en ajoutant de temps en temps des couleurs, et personne ne voulait me croire.

Oui, mon père enlevait le théâtre des mots, en apparence si banal, pour m’apprendre l’envers d’un décor à vif, ce qu’il cache de menace, de destruction et de souffrance. Peut-être pensait-il que nous aurions à l’affronter un jour, peut-être voulait-il au fond changer le monde ou partager l’espoir de me voir vivre autrement ?

Informations complémentaires

Poids 101 g