La soue

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Une vie banale. Des espoirs. Désespoir. Indifférence. Une vie qui passe sans qu’on le sache faite de sillages parallèles, d’itinéraires qui ne se rencontrent jamais.
Naissance difficile mais tellement courante dans la Bretagne des débuts du siècle passé. L’absence de père, l’origine miséreuse d’une mère : une bossue conspuée, violée, bonne de bistrot de campagne traitée comme une moins que rien toute sa courte existence.
Odile, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, parviendra à travers l’école et la lecture à se hisser juste au-dessus de cette vie sans relief dans laquelle tout le monde souhaite la voir demeurer, juste au-dessus pour imaginer, sinon entrevoir, un temps au moins, le désir d’autre chose. Ce lourd passé qui l’accable l’empêchera toujours de s’envoler.
C’est sur ce constat que l’auteur égrène les fragments d’une destinée sans lumière qui entraînera le lecteur des profondeurs de la campagne dinannaise aux HLM de la périphérie rennaise en passant par l’Algérie.

 

Format : 12 x 17
Nombre de pages : 224 pages
ISBN : 978-2-84418-111-4

 

Année de parution : 2006

Auteur : Labbé François Catégorie :

Description

– Laisse-moi donc, Jean ! Tu vois bien que tu me fais renverser. Et puis ouvre ! On n’y voit goutte.

Charlotte vida l’écuelle de cuivre cabossée et rapiécée, grasse d’épluchures et de restes de cuisine. Le cochon poussait son groin humide dans l’auge de granite à demi vide et émettait des grognements tout en urinant des cataractes tandis que Jean, qui avait saisi Charlotte par les hanches, serrait autant qu’il pouvait son bas ventre contre son cul.

– Tu as encore trop bu. Ce n’est pas bien ! à ton âge ! ajouta-t-elle mollement, secouant la tête et repoussant la bête avide tout en nettoyant d’un coup de main circulaire le récipient. Tu sais bien qu’il ne faut pas boire. Regarde-les tous…

Charlotte resta dans la même position, tournée vers le cochon, tenant à deux mains le bac vide posé en équilibre sur la planche humide la séparant de l’animal. Il faisait presque noir. Jean avait tiré la porte sur lui. Une odeur de pisse chaude, de paille mouillée, d’ammoniaque et de moisi flottait dans l’air de la soue. Charlotte sentait le sexe dur de Jean qui la pressait. Elle se tut.
Il rota, se recula et entreprit, avec passablement de difficultés, de relever ses jupes.
Dans la pénombre, elle distinguait les petits yeux brillants et le museau clair du cochon qui fouillait nerveusement les déchets et mâchait avec un bruit de caoutchouc humide. Elle écarta plus largement les jambes.
Jean la pénétra d’un coup. Une douleur cuisante la fit se redresser. Elle aurait presque lâché la cuve. Elle était totalement sèche. Ça allait encore lui faire mal pendant des jours. Elle saignerait. Il faudrait qu’elle se mette quelque chose pour que Louise ne remarque rien. Heureusement qu’elle avait son mouchoir à la ceinture. Jean remuait derrière elle et ahanait comme les bûcherons de la forêt de Quévert quand ils s’acharnent sur une souche.
Très vite, il se retira et sortit en titubant, refermant tant bien que mal son pantalon. Il n’avait pas dit un mot. Le cochon grognait et ruminait ses ordures. Elle s’était redressée, avait rabattu sa jupe après s’être essuyé l’entrejambe avec un pan de son jupon de lin et fourré une partie du mouchoir dans son sexe blessé. Elle sortit en clignotant des yeux, la cuve contre la hanche.

– Qu’est-ce que tu fabriquais, Charlotte, interrogea une femme entre deux âges au visage revêche vêtue d’une longue robe noire ? Ma pauvre fille, il ne faut pas une heure pour nourrir le cochon ! Jean et ses copains sont partis. Nettoie les verres et la table. Après, tu m’aideras à plier les draps, puis tu repasseras la lessive que je suis allée décrocher puisque tu ne peux pas lever les bras. Dépêche-toi donc ! Dieu que tu es lente !

Charlotte s’affaire autant qu’elle le peut. Elle porte la plaque du fer contre sa joue pour en vérifier la chaleur, crache sur la semelle et grimace au pétillement qui indique que la bonne température est atteinte.
L’horloge sonne cinq coups.
Elle repasse et songe.
Son bas-ventre la brûle. Charlotte a mal à la bosse qui lui déforme le dos. C’est toujours ainsi lorsqu’elle s’énerve et qu’elle doit repasser. Cette bosse ! Sa croix ! Toute une vie ! à l’école ! à la maison ! Chez la tante ! Dans le café ! Il paraît qu’elle porte chance la bosse. En tout cas, pas à elle ! Et ce ne sont pas les clients qui viennent la lui toucher, mi-sérieux, mi-plaisantant, pour avoir du bonheur, comme ils disent, qui pourront prétendre le contraire.
Du bonheur ? Qu’est-ce que c’est ? Et du malheur d’ailleurs ? Et la chance ?
Charlotte avait parfois souffert, on s’était constamment moqué de sa difformité, bien sûr, mais était-ce du malheur ? Quant à la chance, elle avait à manger, elle avait un toit, son lit. Elle vivait comme les autres et comme les autres elle n’userait pas le soleil.
Et puis il y avait Jean…
Bien sûr, tante Louise la houspillait plus souvent qu’à son tour, mais c’était normal. Louise l’avait recueillie lorsque la mère était morte. Il fallait bien payer sa dette. Et puis, servir au bistrot, faire le ménage et la lessive avait aussi du bon. Ça occupait. Elle voyait du monde. On lui donnait parfois des pratiques…
La pile de linge repassé s’élevait à l’extrémité de la grande table de la salle. Elle avait fini. Elle plia la couverture grise servant à protéger le bois, se redressa comme elle le pouvait, les poings dans les reins et appela Louise. Seule cette dernière savait où et comment ranger tout ce linge. Elle avait la clé de l’armoire. C’était son domaine, pas celui de Charlotte qui ne disposait que d’une malle dans sa petite chamber.

Informations complémentaires

Poids 101 g