La mante religieuse

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Sous la plume de Jean-Henri Fabre (1823-1915), la vie observée de chaque insecte devient une véritable épopée. C’est Microcosmos un siècle plus tôt. Admiré de Darwin autant que de Maeterlinck, il est l’un des précurseurs de l’éthologie moderne. Au cours de ses longues promenades dans la nature, il se révèle un psychologue du monde des insectes. Dans ces pages, le philosophe entomologique nous décrit la mante religieuse, insecte intrigant et mystérieux s’il en est, ses mœurs et ses amours qui ont alimenté tous les fantasmes. Et l’on oscille sans arrêt entre la rigueur des observations scientifiques, la pédagogie de ce formidable vulgarisateur et les trouvailles littéraires de ces récits sauvages et singuliers aux minuscules héros.


Format : 10,5 x 15

Nombre de pages : 96 pages
ISBN : 978-2-84418-322-4

Année de parution : 2015

Auteur : Fabre Jean-Henry Catégories : ,

Description

Encore une bête du Midi, d’intérêt au moins égal à celui de la Cigale, mais de célébrité bien moindre, parce qu’elle ne fait point de bruit. Si le Ciel l’eût gratifiée de cymbales, première condition de la popularité, elle éclipserait le renom de la célèbre chanteuse, tant sont étranges et sa forme et ses mœurs. On l’appelle ici lou Prègo-Diéu, la bête qui prie Dieu. Son nom officiel est Mante religieuse (Mantis religiosa, Linn.).
Le langage de la science et le naïf vocabulaire du paysan sont ici d’accord et font de la bizarre créature une pythonisse rendant ses oracles, une ascète en extase mystique. La comparaison date de loin. Déjà les Grecs appelaient l’insecte Mantiz, le devin, le prophète. L’homme des champs n’est pas difficile en fait d’analogies ; il supplée richement aux vagues données des apparences. Il a vu sur les herbages brûlés par le soleil un insecte de belle prestance, à demi redressé majestueusement. Il a remarqué ses amples et fines ailes vertes, tramant à la façon de longs voiles de lin ; il a vu ses pattes antérieures, des bras pour ainsi dire, levées vers le ciel en posture d’invocation. Il n’en fallait pas davantage ; l’imagination populaire a fait le reste ; et voilà, depuis les temps antiques, les broussailles peuplées de devineresses en exercice d’oracle, de religieuses en oraison.
Ô bonnes gens aux naïvetés enfantines, quelle erreur était la vôtre ! Ces airs patenôtriers cachent des mœurs atroces ; ces bras suppliants sont d’horribles machines de brigandage : ils n’égrènent pas des chapelets, ils exterminent qui passe à leur portée. Par une exception qu’on serait loin de soupçonner dans la série herbivore des Orthoptères, la Mante se nourrit exclusivement, de proie vivante. Elle est le tigre des paisibles populations entomologiques, l’ogre en embuscade qui prélève le tribut de chair fraîche. Sup­posons-lui vigueur suffisante, et ses appétits carnassiers, ses traquenards d’horrible perfection en feraient la terreur des campagnes. Le Prègo-Diéu deviendrait vampire satanique.
Son instrument de mort à part, la Mante n’a rien qui inspire appréhension. Elle ne manque même pas de gracieuseté, avec sa taille svelte, son élégant corsage, sa coloration d’un vert tendre, ses longues ailes de gaze. Pas de mandibules féroces, ouvertes en cisailles ; au contraire, un fin museau pointu qui semble fait pour becqueter. À la faveur d’un cou flexible, bien dégagé du thorax, la tête peut pivoter, se tourner de droite et de gauche, se pencher, se redresser. Seule parmi les insectes, la Mante dirige son regard ; elle inspecte, elle examine ; elle a presque une physionomie.
Le contraste est grand entre l’ensemble du corps, d’aspect très pacifique, et la meurtrière machine des pattes antérieures, si justement qualifiées de ravisseuses. La hanche est d’une longueur et d’une puissance insolites. Son rôle est de lancer en avant le piège à loups qui n’attend pas la victime, mais va la chercher. Un peu de parure embellit le traquenard. À la face interne, la base de la hanche est agrémentée d’une belle tache noire ocellée de blanc ; quelques rangées de fines perles complètent l’ornementation.
La cuisse, plus longue encore et sorte de fuseau déprimé, porte à la face inférieure, sur la moitié d’avant, une double rangée d’épines acérées. La rangée interne en comprend une douzaine, alternativement noires et plus longues, vertes et plus courtes. Cette alternance des longueurs inégales multiplie les points d’engrenage et favorise l’efficacité de l’arme. La rangée externe est plus simple et n’a que quatre dents. Enfin trois aiguillons, les plus longs de tous, se dressent en arrière de la double série. Bref, la cuisse est une scie à deux lames parallèles, que sépare une gouttière où vient s’engager la jambe repliée.
Celle-ci, très mobile sur son articulation avec la cuisse, est également une scie double, à dents plus petites, plus nombreuses et plus serrées que celles de la cuisse. Elle se termine par un robuste croc dont la pointe rivalise d’acuité avec la meilleure aiguille, croc canaliculé en dessous, à double lame de couteau ou de serpette.
Outil de haute perfection pour transpercer et déchirer, ce harpon m’a laissé de piquants souvenirs. Que de fois, dans mes chasses, griffé par la bête que je venais de prendre et n’ayant pas les deux mains libres, il m’a fallu recourir à l’aide d’autrui pour me libérer de ma tenace capture ! Qui voudrait se dépêtrer par la violence, sans dégager avant les crocs implantés, s’exposerait à des éraflures comme pourraient en faire les aiguillons du rosier. Aucun de nos insectes n’est de maniement plus incommode. Cela vous griffe de ses pointes de serpette, vous larde de ses piquants, vous saisit de ses étaux, et vous rend la défense à peu près impossible si, désireux de conserver votre prise vivante, vous ménagez le coup de pouce qui mettrait fin à la lutte en écrasant la bête.
Au repos, le traquenard est plié et redressé contre la poitrine, inoffensif en apparence. Voilà l’insecte qui prie. Mais qu’une proie vienne à passer, et la posture d’oraison brusquement cesse. Soudain déployées, les trois longues pièces de la machine portent au loin le grappin terminal, qui harponne, revient en arrière et amène la capture entre les deux scies. L’étau se referme par un mouvement pareil à celui du bras vers l’avant-bras ; et c’est fini : criquet, sauterelle et autres plus puissants, une fois saisis dans l’engrenage à quatre rangées de pointes, sont perdus sans ressource. Ni leurs trémoussements désespérés ni leurs ruades ne feront lâcher le terrible engin.

Informations complémentaires

Poids 90 g