Chronique du Cadger’s Club

0 out of 5

6,50 

Dans cette courte nouvelle, au cœur du quartier pauvre de l’East End londonien au début du XXe siècle, les membres du populaire Cadger’s Club jouent des poings pour quelques sous lors de combats de boxe.


Format : 10,5 x 15
Nombre de pages : 60 pages
ISBN : 978-2-84418-358-3

Année de parution : 2018

Auteur : Hémon Louis Catégories : ,

Description

Extraits :

Le patron, une main sur la corde du ring, tenait dans l’autre un peigne qu’il passait et repassait distraitement dans ses cheveux couleur de foin. Assez grand, et maigre, la poitrine creuse, il avait, dans un visage blême, des yeux décolorés, au regard indécis et comme étonné. Sa chemise mauve à rayures noires, ses vêtements dont l’élégance un peu bruyante ressortait encore davantage parmi les hardes verdies et râpées de ceux qui l’entouraient, ses boutons de manchette en or véritable, le fer à cheval clouté de rubis minuscules qui parait sa cravate, ne lui inspiraient apparemment aucune vanité. Il était là chez lui, dans un local loué par lui, au milieu de pauvres hères pour lesquels il représentait le pouvoir infini et les raffinements d’une aristocratie fabuleuse ; le jeune inconnu qui venait de poursuivre férocement d’un coin à l’autre du ring le mélancolique Fred le regardait à la dérobée par-dessus l’épaule de son soigneur, cherchant à deviner l’effet produit, caressant un rêve obscur de « side-stakes » énormes, de matches annoncés en grosses lettres sur des affiches multicolores, de ceintures de championnat, d’opulence et de gloire… Mais l’arbitre de sa destinée continuait à se peigner rêveusement, fixant dans le vide des yeux naïfs, stupéfaits, ruminant un autre rêve : quelque énigme insoluble qui devait le hanter depuis longtemps !
Le gong résonna et les deux hommes reprirent le centre du ring et se remirent à l’ouvrage. Fred feintait sans conviction, hors de portée, « rentrait » en traînant les pieds, baissait machinalement la tête pour esquiver des swings possibles, envoyait devant lui un direct du gauche, et s’accrochait en corps en corps. Quand il en était arrivé là, il s’appuyait languissamment sur l’épaule de son adversaire, les coudes en dedans pour protéger ses côtes, et prenait deux ou trois respirations profondes qui semblaient des soupirs de soulagement. Arc-boutés l’un contre l’autre, penchés en avant pour utiliser leur poids, les deux hommes tournaient lentement dans le ring pendant quelques secondes, se séparaient prudemment et comme à contrecœur, méfiants, et recommençaient.

Il resta au milieu du ring, s’étirant languissamment, calme en apparence, mais sentant le vieux frisson de panique lui courir une fois de plus de la nuque aux reins, l’angoisse d’un bloc de glace au creux de l’estomac, la tentation affolée de trouver quelque prétexte pour éviter l’épreuve… Mais quand l’autre revint il était encore là.
Ils étaient du même poids, en effet, ou à peu près ; mais l’autre avait bien trois pouces de moins de taille, qu’il rattrapait en épaisseur. Des tatouages compliqués ornaient ses avant-bras et sa poitrine, et un collier couleur de terre de Sienne formait un autre tatouage permanent autour de son cou musculeux. Il avait un air placide et bon enfant de brute ingénue, et un profil presque perpendiculaire, de la racine des cheveux au menton, où le nez ne faisait qu’une saillie insignifiante, comme s’il jugeait plus prudent de se rentrer d’avance.
Il chargea d’emblée, envoya deux ou trois larges swings, et s’arrêta pour en contempler l’effet, gouailleur. Quelques directs du gauche, qu’il reçut en pleine figure, firent seulement épanouir sur ses lèvres un sourire béat, et, cette preuve que son adversaire n’était pas absolument une mazette suffisant à faire disparaître tous scrupules chevaleresques, il s’appliqua à s’amuser de son mieux.

Informations complémentaires

Poids 90 g