Un roman en neuf lettres (suivi de Une représentation au bagne)

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Dans le premier texte de ce recueil, Pierre Ivanitch a emprunté 350 roubles argent à Ivan Pietrovitch et convient avec lui de jouer cette somme aux cartes contre Eugène Nikolaïtch. Le second texte, extrait des Souvenirs de la maison des morts, décrit une représentation théâtrale jouée par des forçats en Sibérie.

 

Format : 10,5 x 15
Nombre de pages : 64 pages
ISBN : 978-2-84418-368-2

Année de parution : 2018

Auteur : Dostoïevsky Fédor Catégories : ,

Description

extraits d’Une Représentation au bagne
La Vie littéraire, 13 mars 1900
Trad. Michel Delines.

[Note du traducteur : Le célèbre romancier russe Dostoïevsky, ayant été mêlé à une conspiration en 1848, fut condamné aux travaux forcés dans un bagne de la Sibérie. Au bout de quelques années il fut gracié et une fois en liberté il a publié des mémoires intitulées Souvenirs de la Maison Morte. J’en détache le passage suivant qui nous initie à la vie du bagne en Sibérie et en même temps nous fait pénétrer dans l’âme du criminel russe :]

La caserne des gardes-chiourme dans laquelle on nous avait permis d’établir notre théâtre avait quinze pas de longueur. On entrait de la cour sur le perron, du perron dans l’antichambre et de l’antichambre dans la caserne. La moitié de la pièce du côté de la sortie était destinée aux spectateurs, l’autre moitié, qui communiquait avec une autre caserne, était consacrée à la scène.
Avant tout je fus frappé d’admiration à la vue du rideau. Il traversait la caserne aux deux tiers de sa longueur et représentait des arbres, des pavillons, des étangs et des étoiles peints avec beaucoup d’art. Il était composé de morceaux de vieilles chemises et de bandes de toiles que les forçats enroulaient autour de leurs jambes en guise de bas ; lorsque le tout fut cousu ensemble, le rideau était encore beaucoup trop court ; pour le compléter les détenus quêtèrent des feuilles de papier à la chancellerie et les ajoutèrent aux chiffons. Puis nos peintres se mirent à l’œuvre et ornèrent ce rideau avec beaucoup de goût et de talent. L’effet fut admirable.
Ce luxe réjouissait les plus mornes et les plus hérissés d’entre les prisonniers ; le jour de la représentation ils se montrèrent aussi enfants, aussi curieux, que les plus bouillants de leurs camarades.
Quelques chandelles coupées en plusieurs morceaux formaient l’éclairage.
En face du rideau étaient placés deux bancs pris à la cuisine du bagne, et devant les bancs quatre chaises, trouvées dans la chambre d’un sous-officier. C’étaient les places réservées aux membres de l’administration, – les bancs étaient destinés à des hôtes moins haut placés. Derrière se tenaient les forçats debout par respect pour les visiteurs, la tête nue et vêtus de leurs vareuses ou de leurs demi-pelisses, malgré l’atmosphère chaude et suffocante de la salle.
La place qui leur revenait été fort exiguë, ils étaient littéralement assis les uns sur les autres. Quelques-uns s’étaient perchés sur des lits de camp assujettis aux murs tout autour de la pièce ; d’autres se pressaient des deux côtés de la scène, et il y en avait même qui suivaient le spectacle du fond des coulisses. Plusieurs d’entre eux avaient apporté des bûches de la cuisine, les avaient rangées le long du mur et, s’accrochant des mains aux épaules de la personne placée devant eux, restèrent deux heures dans cette position, très contents d’eux-mêmes et de leurs bancs improvisés.
Un certain nombre d’entre eux se hissaient sur la pointe des pieds et s’appuyaient aussi sur le dos de ceux qui étaient en avant. Cinq ou six forçats s’étaient couchés sur le dessus d’un grand poêle et regardaient en bas. Sur les enseuillements s’écrasaient des groupes de retardataires qui ne trouvaient pas d’autre place.
Tous ces hommes se conduisaient tranquillement et dans un ordre parfait. Une attente naïve se lisait sur tous ces visages rouges et ruisselants de sueur dans la chaleur de cet air étouffant.

Extraits : Première lettre d’Un Roman en neuf lettres
I
Piotr Ivanitch à Ivan Petrovitch

Honoré Monsieur et très-cher ami, Ivan Petrovitch !

Voilà déjà trois jours que je vous poursuis, pourrais-je dire, mon très-cher ami, ayant besoin de vous parler pour une importante affaire, et je ne vous trouve nulle part. Hier, ma femme, en visite chez Semen Alexeïtch, faisait à votre sujet une plaisanterie assez spirituelle : elle a dit que vous et votre femme Tatiana Petrovna, vous faites un ménage de Juifs errants. Il n’y a pas trois mois que vous êtes mariés, et vous négligez déjà vos pénates. Nous avons beaucoup ri, – très sympathiquement pour vous, d’ailleurs. – Mais sérieusement, mon très-cher, vous m’avez donné bien du souci. Semen Alexeïtch me demandait si vous n’étiez pas au bal du club de la Société Unie. Je laisse ma femme chez Semen Alexeïtch, et je vole au club. Il y a de quoi rire et pleurer. Imaginez-vous ma situation : je vais au bal, seul, sans ma femme ! Ivan Andreïtch me rencontre dans le vestibule, et, me voyant seul, en conclut aussitôt, le misérable, que j’ai pour le bal un goût passionné. Il me prend sous le bras, et veut m’entraîner chez un maître à danser, me disant qu’à la Société Unie on n’avait pas la place de danser, et qu’il avait la tête fatiguée par le patchouli et le réséda. Je ne trouve ni vous, ni Tatiana Petrovna. Ivan Andreïtch me jure que vous êtes allé au Malheur d’avoir trop d’esprit , au théâtre Alexandrinsky.
J’y vole. Là pas plus qu’ailleurs je ne vous trouve. Ce matin je pensais vous rencontrer chez Tchistoganov. Pas du tout. Tchistoganov m’envoie chez Perepaltrine. Là, la même chose. En un mot, je me suis exténué. Je vous écris, pas d’autre parti à prendre. Il ne s’agit pourtant pas de littérature dans mon affaire. (Vous me comprenez !) Il vaudrait mieux nous expliquer de vive voix et le plus vite possible. Je vous prie donc de venir chez moi avec Tatiana Petrovna prendre le thé. Mon Anna Mikhaelovna sera ravie de votre visite. À propos, mon très-cher ami, puisque je vous écris, je vais aussi vous rappeler certaine chose. Je suis forcé de vous faire un reproche, mon honorable ami. Vous m’avez fait une plaisanterie un peu légère… Brigand ! Vers le 15 du mois passé vous m’avez amené un de vos amis, Evgueni Nikolaïtch, que vous me recommandiez chaudement, – ce qui est à mes yeux le plus sacré des passe-ports. – Je me réjouis de cette occasion de vous être agréable, j’ouvre mes bras et ma maison à votre ami. Mais je ne savais pas que ce fût une manière de me mettre la corde au cou. Une jolie affaire ! Je n’ai pas le temps de vous expliquer tout cela, et d’ailleurs ce ne sont pas des choses à écrire. Mais je vous prie, mon méchant ami, d’insinuer à votre jeune homme, délicatement, comme entre parenthèses, à l’oreille, en douceur, qu’il y a dans la capitale beaucoup d’autres maisons que la mienne. Je suis excédé, mon petit père ! Quand nous nous verrons, je vous conterai tout. Non pas que ce jeune homme ait de mauvaises manières, ou des vices, non pas ! C’est un garçon charmant et aimable. Mais attendez un peu que nous puissions nous parler. En attendant, si vous le voyez, insinuez-lui donc, mon très-honoré, que… Vous savez quoi, mon très-honoré ami. Je l’aurais fait moi-même, mais vous connaissez mon caractère : je ne puis m’y décider, voilà ! D’ailleurs, c’est vous qui me l’avez présenté. En tout cas, ce soir nous nous expliquerons ces détails, et maintenant au revoir. Je reste, etc.

P. S. – Mon petit est malade depuis huit jours, et cela va de mal en pis. Il fait ses dents. Ma femme ne le quitte pas, elle est triste. Venez donc, vous nous ferez plaisir, mon très-cher ami.

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Poids 90 g