Moi, Raymond

La terrible et néanmoins drôle d’histoire de Raymond Guerre, résident d’un EHPAD, entré en résistance contre le système !
Raymond Guerre, veuf de 80 ans, vit dans un EHPAD du sud de la France. Il est acariâtre, solitaire et cynique. Pire, il se croit le seul valide parmi les « vieux ». Un jour, il fait la rencontre de son nouveau voisin de chambre : un homme de son âge, élégant et brillant. Après l’indifférence des premiers temps, une profonde et solide amitié finit par les unir au sein de cette sinistre prison.
Un récit qui se veut poignant et qui montre la solitude extrême, la démence qui s’empare des êtres et les incohérences d’un système. Il révèle aussi la profonde humanité et le plein de vie qui habitent nos aînés. C’est l’histoire d’un improbable défi, celui de survivre alors que la seule chose à faire ici est d’attendre que la mort vous emporte.

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Format : 14×20,5
Nombre de pages : 125 pages
ISBN : 978-2-84418-537-2

Année de parution : 2026

15,00 

Catégorie :

« Je m’appelle Raymond Guerre. J’ai 80 ans. »
Je m’entendais répéter cette phrase inlassablement aux nouveaux arrivants. C’était devenu si coutumier de prononcer ces paroles qu’il m’arrivait d’oublier de changer mon âge au fil du temps. Et d’ailleurs, quelle importance ? Le vieux en face de moi n’en avait cure de connaître mon état civil et mon pedigree.
J’avais perfectionné ma technique avec l’usage, de sorte que je marquais désormais systématiquement un temps de pause après avoir serré la main. Je souriais
ensuite à mon interlocuteur à pleines dents, du moins celles qui me restaient, en signe de bienvenue. Une certaine sympathie se dessinait sur le visage d’en face. J’étais une sorte de bouée de sauvetage inespérée au milieu d’un océan déchaîné, un visage familier pour un vieux lâchement abandonné par ceux qu’il avait élevés, embrassés et qui prétendaient être sa famille.
Car il fallait se l’avouer, aucun parmi nous n’était venu ici de son plein gré. On nous y avait envoyé. Moi, il y avait un truc qui était vrai me concernant, c’est que je n’avais pas eu le temps de dire « ouf » que l’on m’y avait déjà collé. Vous mourez d’envie de savoir qui est ce « on » ? Pour moi, il n’a pas de nom. D’ailleurs, j’avais décidé qu’ils ne le méritaient même pas. « On », c’étaient des prétendus héritiers, des prétendus rejetons que j’aurais engendrés dans un moment d’égarement coupable dans ma prime jeunesse. À une époque où j’avais été assez stupide pour commettre l’irréparable et pour signer, sans le savoir, mon futur arrêt de mort qui adviendrait bien des années plus tard.
Ah les voraces, ils me savaient coriace. Aussi, à peine ma chère et tendre fut mise en boîte, qu’une pluie de démarches administratives me tomba dessus pour éliminer avec science et méthode le moindre de mes droits.
« Ne t’inquiète pas Papa, ils vont prendre soin de toi ! »
Je les entendais encore prononcer cette phrase. Les salopards. Ils m’avaient bien eu. Et moi, j’y avais cru. À ma décharge, il est vrai que je n’avais pas mis toutes les chances de mon côté durant ma vie conjugale. Ma seule préoccupation quotidienne consistait à lire mon journal et à regarder la télévision. J’admets que je m’étais un peu laissé aller. Mais j’avais juré de m’y mettre un jour à ces fameuses tâches domestiques. Après tout, ce ne devait pas être bien sorcier. J’aurais juste eu besoin de deux ou trois conseils, même pas une formation, et j’aurais pu être pleinement tranquille.
Tranquille, tu parles, je ne sais toujours pas comment ils ont fait mais quelques jours plus tard, je me suis retrouvé là. Dans cette prison de vieux, entouré de vieux encore plus vieux que moi. Ah ah, pourtant ils font tout pour vous tromper. Sur la devanture de la résidence est écrit en belles lettres anglaises : « Les Sourires Ensoleillés ». Y a un truc qui est vrai, c’est qu’ici vous ne croisez jamais un sourire et que vous ne voyez jamais le soleil se lever. Ils auraient mieux fait de l’appeler « Les Chrysanthèmes » comme ça au moins, on aurait su qu’on arrivait directement au cimetière. Toujours est-il qu’une fois arrivé ici avec quelques effets personnels pour unique bagage, je n’ai plus jamais entendu parler des « on ». Ils devaient bien s’amuser avec ce que j’avais mis un temps fou à amasser, franc par franc, euro par euro, centime par centime. À recompter à chaque fin de mois les loyers de mes locataires, à émettre les quittances de loyer. J’enrageais. Moi qui avais géré de main de maître mes papiers, je n’avais plus accès à rien. D’ailleurs, à leurs yeux, je n’étais plus rien.

Poids 250 g
Auteur

Kuster Antoine