Rimbaud, tel que je l’ai connu

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En ce qui concerne Rimbaud (1854-1891), bien des éléments d’explications se trouvent sans doute déjà présents dans sa relation avec Georges Izambard (1848-1931), jeune professeur de rhétorique au collège de Charleville, anti-bonapartiste mais pas sympathisant communard comme le fut Rimbaud. Dans un premier temps, l’enseignant aida les qualités de son élève à se révéler, mais assez rapidement il devait se montrer dépassé par les progrès vertigineux d’un adolescent encore plus imprévisible que les autres. C’est ce qui se confirme à la lecture ou à la relecture des témoignages livrés au fil des années, depuis la fin de 1891 et jusqu’au début des années 1930 dans Rimbaud tel que je l’ai connu. Cet ouvrage, qui rassemble divers articles d’Izambard et reproduit les lettres que Rimbaud lui avait adressées, fut publié en 1946 puis en 1963 au Mercure de France avant d’être repris par les éditions Le Passeur, en 1991, ces éditions étant désormais introuvables.


Format : 12 x 17
Nombre de pages : 256 pages
ISBN : 978-2-84418-138-8

 

Année de parution : 2008

Auteur : Izambard Georges Catégorie :

Description

Un poète maudit Georges Izambard : On peut lire dans l’écho de Paris du 26 décembre 1891 un article signé de mes initiales G. I. sous ce titre emprunté à Verlaine : Un poète maudit. Je l’avais porté, signé en toutes lettres, à Lepelletier, alors chef des échos littéraires de ce journal. Lepelletier, qui n’aimait pas Rimbaud, en abattit sans me consulter certains passages trop élogieux qui ne cadraient pas avec ses idées, et donna le reste de mon article entre guillemets, présentant cela comme une interview demandée à l’ancien professeur de Charleville,

« détenteur, disait-il, des principaux manuscrits dont les fragments avaient couru les journaux du Quartier latin antérieurement à la publication saisie à la requête de M. Rodolphe Darzens ». Parmi ces pièces figuraient : Buffet, Bal des Pendus, Vénus Anadyomène.)

Arthur Rimbaud, le poète maudit, le poète ignoré, dont les vers réunis en volume pour la première fois, le mois dernier, amenèrent chez l’éditeur Genonceaux une saisie dont nous avons entretenu nos lecteurs, est mort, non comme on l’a dit à Charleville, son pays natal, mais à Marseille, à l’hôpital.

Par une curieuse coïncidence, c’est précisément à l’heure où, après dix-huit ans de silence et d’oubli, son nom revenait en mémoire, que le poète succombait, en touchant le sol de France.

C’est à l’hôpital de la Conception que Rimbaud échoua après un long séjour dans l’Afrique orientale, au Harrar, où il avait fondé un comptoir important, sans avoir paru soupçonner la fortune relative de ses quelques manuscrits saisis en France.

Nous avons interrogé sur l’aventureux poète, devenu négociant sérieux au loin, une personne qui l’a fort bien connu, son ancien professeur au collège de Charleville, détenteur des principaux manuscrits dont les fragments avaient couru les journaux du Quartier Latin antérieurement à la publication saisie à la requête de M. Rodolphe Darzens.

« Quelle destinée singulière, nous a dit l’ancien maître du poète, que celle de cet enfant, donnant de seize à dix-neuf ans le plus clair de son bagage littéraire, sans souci d’être imprimé ou non ; puis s’effaçant presque aussitôt dans une sorte de brume féerique ! Un jour, le poète Verlaine a l’idée de publier une première série de fragments de son ancien ami : il les encadre dans une curieuse plaquette intitulée Les Poètes maudits. Presque aussitôt, sur le vu de ces vers très bizarres, voilà Rimbaud adopté par une poignée de jeunes, tenu pour le chef invisible, mais indiscuté, de la naissante école décadente.

« Ce qui séduit par-dessus tout ses enthousiastes, c’est le côté « bête curieuse » de sa personnalité. La légende amuse, on s’y tient. Et l’on ne voudrait plus à présent d’un Rimbaud fait comme tout le monde, eût-il dix fois, vingt fois plus de talent.

Pour moi, qui l’ai par hasard connu avant tous, puisque je fus à Charleville, en l’année scolaire 1869-1870, son professeur de rhétorique – et son confident parfois un peu sermonneur, à la Tiberge, – je n’accepte pas sans réserve cette silhouette de poète fatal qu’on nous a un jour magistralement burinée, et je demande à faire la part, pour ceux qu’il intéresse, de ce qu’il y a d’adventice, de convenu, et aussi de malicieusement gamin dans son œuvre.

Tenez, voici des triolets qu’il m’envoyait à Douai, en 1871, tout de suite après la guerre :

Mon pauvre cœur bave à la poupe,

Mon cœur est plein de caporal…

Ityphalliques et pioupiesques

Leurs insultes l’ont dépravé,

à la vesprée ils font des fresques

Ityphalliques et pioupiesques.

ô flots abracadabrantesques,

Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé !

Ityphalliques et pioupiesques

Leurs insultes l’ont dépravé.

à cet envoi était jointe une longue et truculente lettre, la profession de foi littératucide d’un rhétoricien émancipé.

Il s’y déclarait, le petit bonhomme, absolument écœuré par toute la poésie existante, passée ou présente… « Ce n’était pas ça… ça n’y était pas du tout, mais là, pas du tout !… Racine ? peuh ! Victor Hugo ?… pouah !… Homère ? Homère !… » et je te répète qu’il n’en parlait pas de chic. Il les vitupérait, mais il les avait lus, le galopin ! lus et relus, les vieux comme les jeunes, et plus d’un ancien à même son texte. De l’argent pour les acheter, il s’en procurait, non à voler sa mère, comme on l’a dit cruellement, mais à bâcler des devoirs pour le compte des cancres riches… ce que je lui ai pardonné.

L’école Parnassienne, alors à son aurore, l’avait un instant amusé ; mais pfuit ! il n’en parlait plus, trois mois après, qu’avec des rancœurs d’amoureux déçu. Verlaine seul, qu’il n’avait jamais vu, mais dont les Poèmes saturniens le transportaient, avait trouvé grâce devant lui : c’était le coup de foudre à distance. Au demeurant, il n’avait foi qu’en lui-même : la poétique réclamait, suivant le mot des anarchistes, un « chambardement » général, il était là pour cela… Et les triolets que j’ai cités en commençant ne venaient que comme un pâle spécimen de l’évangile attendu ; il voulait devenir « voyant »

– à quelle époque Rimbaud est-il venu à Paris .

– Le 4 septembre 18702… à l’aube du jour qui allait être historique… il était parti de Charleville le 3, mais à la gare un petit désagrément l’attendait : s’étant embarqué sans billet, il n’avait pas de ticket à montrer ; il fut cueilli par deux agents, conduit au poste, fouillé à fond, délesté de ses papiers – des papiers suspects, couverts d’hiéroglyphes en lignes inégales, – pris pour un espion, pour un voleur, pour n’importe quoi, excepté pour ce qu’il disait être, finalement enfourné dans « la cellulaire » et, fouette cocher ! en route pour Mazas.

Là, il veut s’expliquer, n’est pas écouté ou pas compris, l’heure n’étant pas aux musiciens et aux rimeurs. Les jours se passent, il se cherche des références, cite mon nom à tout hasard. Le directeur de Mazas m’écrit, je renvoie le prix de sa place impayée, et enfin, « las de nourrir un obscur pensionnaire », on le met, un jour, non dans la rue, mais en chemin de fer… Seulement, comme les communications avec sa ville natale étaient alors interceptées, c’est à moi qu’on l’expédie, me laissant l’ingrate mission de lui faire réintégrer le giron maternel. Ce qu’il y fut reçu, dans le giron, l’enfant prodigue !

Mais, du moins, il avait « vu Paris »… derrière les murs d’une prison, il est vrai.

– Rimbaud revit depuis Paris.

– Oui, il y fit un séjour de deux ans environ… en 1872, 1873… Ce fut l’époque de sa grande camaraderie avec Verlaine.

– Puis il disparut brusquement ?

– Oui, après un voyage en Belgique… Depuis, les racontars et les légendes ont fait leur chemin. On le disait quelque chose comme capitaine au long cours, là-bas, bien loin, devers les Amériques… et, pour ma part, cette hypothèse me souriait. J’aimais à l’imaginer bronzé par les voyages, l’embrun, l’expérience, l’âge enfin, et pour le coup devenu un homme, un mâle, sans cesser d’être un artiste. Il apparaît par la lettre où sa sœur vient de prendre sa défense, que je n’étais pas si loin de la vérité. Souvent, je le supposais, pendant une escale, ouvrant quelque journal de France et apprenant de lui la légende créée sur son nom par les néophytes.

Mais, revenu des apothéoses précaires, il préférait jouir en paix, avec la superbe du sage, d’un incognito reposant.

Il a gardé jusqu’au bout son secret, grand ironiste, mais c’était – j’en jurerais – d’un œil amusé quand même, avec un rire d’Olympien en belle humeur, qu’il voyait, à l’autre bout du monde, tous ses admirateurs, tous ses thuriféraires, instituant des rites en son honneur, érigeant son image en pied sur leurs autels, ou promenant processionnellement ses reliques en faisant le gros dos sous le Reliquaire, tous onctueux, tous mystiques, tous pontifes, sérieux comme des papes, ityphalliques et pioupiesques !

à présent, a conclu avec émotion l’ancien professeur du poète maudit, paix à sa mémoire : les cendres de Rimbaud n’ont pas besoin qu’on les adore, il suffit qu’on les respecte. »

G. I.

(L’écho de Paris, 26 décembre 1891.)

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