Le Suicide suprême

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Figure associée aux premiers efforts féministes, Marcel Prévost est avant tout un conteur brillant. Cette sélection de nouvelles donne l’idée de la riche palette avec laquelle il peint aussi bien, et d’une main de maître, les servantes espiègles et les politiciens rusés, les épouses légères et les martyrs de l’amour, les marraines aguerries et les philosophes désabusés. Féroce et cynique ici, tendre et souriant là, Prévost guide le lecteur à travers une galerie de piquants portraits, du plus sublime au plus grimaçant – tous portraits de caractère, propres à ravir les amateurs de curiosités humaines.

 

Format : 10,5 x 17
Nombre de pages : 86 pages
ISBN : 978-2-84418-393-4

Année de parution : 2019

Auteur : Prévost Marcel Catégories : ,

Description

Le suicide suprême

Manuscrit trouvé dans la rue

Certes, la destinée ne m’a pas gâté ; je ne puis pas dire cependant qu’elle m’ait déshérité plus qu’un autre. Il est triste d’être orphelin de père à sept ans ; il est triste d’avoir une mère internée dans une maison de santé. Voilà le déchet de ma vie. Mais, d’autre part, c’est une chose agréable et bonne de posséder assez de fortune pour ne rien faire, assez d’indépendance pour aller où l’on a envie d’aller, à l’heure qui plaît… Il me semble que je n’aurais jamais pu travailler, gagner de l’argent. Je suis très intelligent : du moins je le crois, parce que j’ai toujours compris tout de suite ce que j’entendais énoncer ou expliquer autour de moi ; j’aperçois également tout de suite le vice des raisonnements, le défaut des combinaisons. Seulement je n’ai jamais pu fournir aucun effort intellectuel suivi, m’inquiéter d’approfondir une science, d’apprendre un art. Tout cela m’est incroyablement égal : même enfant, même au collège, l’application de mes camarades studieux me paraissait quelque chose de risible, de puéril… Ils étaient toujours placés avant moi dans les concours : n’empêche que je les savais beaucoup plus sots que moi, et je le leur prouvais à l’occasion.
Comme mon père m’a laissé quatorze mille francs de rente, je suis abrité du besoin et dispensé de travailler. Le plaisir de rester inactif au milieu de l’agitation ridicule de mes contemporains a suffi pour me distraire, dans la vie, jusqu’au milieu de ma vingt-cinquième année. Tous les matins, je m’éveillais en pensant : « Voici encore une journée que je vais pouvoir perdre à ma guise. Tandis que chacun s’agite et s’efforce autour de moi, je serai, moi, un être de luxe, pour lequel le monde travaillera. » Et j’employais ma journée à me prouver à moi-même mon inutilité et mon indépendance en faisant des choses sans but, des voyages dans des endroits où rien ne m’appelait ; je me divertissais aussi du labeur d’autrui, et j’ai passé des heures à observer les gens qui chargent des bateaux le long de la Seine. À force de les regarder, mon inaction devenait une jouissance aiguë…
Un jour – c’était le 3 mai 1890, je me souviens exactement de la date, – en m’éveillant de ma courte sieste d’après-midi, j’ai senti que quelque chose s’était cassé au-dedans de moi : le faible ressort, sans doute, qui me faisait encore mouvoir, agir au milieu des hommes. Un dégoût intense me saisit de ce peu de mouvement, d’action, qui subsistaient encore dans ma vie, par le seul fait que je vivais ; je me parus aussi ridicule, aussi pitoyable que toutes les fourmis humaines dont l’affairement excitait, hier, ma pitié ou mon rire. Manger, dormir, marcher, s’habiller, se déshabiller, prendre des fiacres, acheter des objets et les payer, – quelle différence, en somme, entre cette agitation quotidienne et celle du petit employé de bureau qui copie tout le jour des expéditions, ou celle du débardeur sur les quais de la Seine ?… L’horreur de vivre s’abattit sur moi, à cette pensée, comme un suaire humide. Et je désirai passionnément le néant complet d’action, l’arrêt de ma machine animée, la mort.

Informations complémentaires

Poids 90 g