Poétique de la marche

«  […] cet ouvrage est consacré à la marche, à la randonnée et aux relations que celles-ci entretiennent avec le paysage et la lecture. […] La marche traduit un sentiment d’adhésion au monde, un consentement à être « ici et maintenant ». Intensément. « Le vrai bonheur coûte peu ; s’il est cher, il n’est pas de bonne espèce », disait Châteaubriant dans Mémoires d’outre-tombe. […] »
« […] Mais pourquoi diable tenter d’ajouter sa propre prose aux nombreux ouvrages sur la marche, alors qu’il en existe tant d’excellents ?! Peut-être parce que le plaisir de la marche, la sensation de légèreté, parfois même le bonheur qui nous traverse, ce serait une forme d’égoïsme coupable de le garder pour soi seul, de ne pas essayer de le faire partager. […] »

Format : 12 x 17
Nombre de pages : 144 pages
ISBN : 978-2-84418-337-8

Année de parution : 2017

15,00 

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J’ignore si, comme on le dit, « le bonheur est dans le pré ». Il me semble qu’il est plutôt dans la traversée de ce pré et des suivants, dans le passage à travers les bois et les forêts, dans le franchissement à gué des ruisseaux, dans l’ascension de la col­line par un chemin caillouteux et pentu, par la longue trace qui court sur la crête et qui redescend vers un village que l’on atteint rapidement, à peine franchi le pont sur la rivière.
Le bonheur – ou ce qui s’en rapproche le plus – est dans le chemin, dans le cheminement, c’est-à-dire dans le mouvement et l’action. « S’immobiliser, c’est mourir », disait Gaston Bachelard (Dialectique de la durée). La vie c’est le mouvement, pas la vitesse ni l’agitation, mais le mouvement.
Pour découvrir le monde, explorer les rapports que nous entretenons avec lui, la place que nous occupons, nous disposons d’outils en nombre limité. Parmi ces instruments de compréhension du monde, deux s’accordent particulièrement à mon esprit, à ma manière de vivre : la marche et la lecture ; c’est de cela dont il sera question dans les pages qui suivent.
Nous marchons comme nous respirons, sans y penser, sans mettre la moindre volonté. (À condition, bien entendu, qu’aucun souci de santé ne vienne contrarier ce geste élémentaire, d’une élégante simplicité.)
C’est un luxe que nous n’apprécions peut-être pas à sa juste valeur, que de cheminer en se laissant porter par nos pensées et par le paysage qui nous entoure. Dans une société qui nous sollicite sans cesse, et qui nous somme d’être réceptifs (?), d’accumuler ce que la société de marché se propose de nous vendre, le simple fait de bénéficier de la libre disposition de ses pensées, de disposer du bon usage de sa liberté de mouvement, est tout à la fois, une aubaine, un luxe et un plaisir.
Marcher, au sens où je l’entends, n’est pas très éloigné de l’otium des Romains, ce « loisir cultivé » vers lesquels tendaient, au moins en pensée, les citoyens aisés – culturellement et socialement – de la Rome antique.
La marche a ceci de commun avec le désir, que le but apparent qu’elle poursuit n’est pas son objectif réel. Nous marchons tout au long du jour pour arriver à Cahors (Lot) ou à La Petite Pierre (Bas-Rhin), le soir. Mais en fait, il s’agit de disposer de plages de temps libre, pour le plaisir de la conversation, pour le simple plaisir de traverser le Causse et sa végétation singulière ou les massifs vosgiens si odorants en été, pour sentir un « vide » apaisant nous envahir, un vide accueillant toutes les manifestations du sensible qui nous entourent, un vide qui est la forme la plus achevée de la disponibilité et de l’ouverture.
Marcher, arpenter le monde, ressemble alors à un subterfuge, un biais, un détour, pour accroître l’espace intérieur. « Le dedans nous attend dehors », selon l’admirable formule que nous devons à Victor Segalen.

Et tandis que je parle du chemin, de la marche, des difficultés qu’elle occasionne et des plaisirs qu’elle suscite, il me semble tout à coup que me décrivent les mots que j’écris… En ce sens également, la marche agit bien souvent comme un révélateur : elle nous dit ce qu’il en est de nous, de notre rapport au monde, des relations que nous entretenons avec nos semblables.

J’emploie indifféremment dans ces pages, marche et randonnée. À tort bien entendu : en toute rigueur, « marche » devrait être réservée à une courte sortie, à une randonnée de quelques heures, là où « randonnée » caractériserait une longue mar­che, sur plusieurs jours par exemple.
Ces précisions langagières sont précieuses ; la flânerie, la déambulation, la promenade, l’excursion ou le pèlerinage rassemblent des modalités de déplacements à pied mais qui diffèrent tous entre eux selon le but, le rythme, l’intention qui nous anime ou l’objectif que l’on s’assigne.

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Par « poétique », le dictionnaire nous dit qu’il faut entendre « un recueil de règles, conventions et préceptes […] ». S’agissant de la marche, il n’est de règles ou de conventions que celles que nous nous donnons, que nous élaborons au gré de nos randonnées et de nos humeurs. Il n’est pas sans intérêt d’y prêter une attention à la hauteur du plaisir que nous procure une activité qui emprunte tout à la fois à l’utilitaire le plus strict et à l’esthétique, à la nécessité la plus impérieuse et au luxe de la flânerie.

L’histoire est connue : alors que condamné à mort, Socrate devait boire la ciguë le lendemain matin, il travaillait un air à la flûte. Ses amis et ses disciples lui demandaient étonnés : « Mais à quoi cela va-t-il te servir ? » Et Socrate de répondre : « À connaître cet air à la flûte avant de mourir. »
Maintenant qu’avec l’aide de Socrate la question de l’utilité de ces pages est réglée, il est possible de préciser leur objet : selon le principe, qui en vaut bien un autre, selon lequel il faut « parler légèrement des choses graves et gravement des choses légères », cet ouvrage est consacré à la marche, à la randonnée et aux relations que celles-ci entretiennent avec le paysage et la lecture.
La marche est un mouvement simple et souple, ample (pas toujours ; le terrain commande…), un geste automatisé, mais fruit d’années de pratique et de raffinement, une forme de beauté épurée également, une recherche du « beau geste », loin de toute gesticulation.
En écho (plus qu’en réponse) à notre existence envahie par le caractère très souvent abstrait de nos activités, par le « virtuel » sous ses multiples formes qui caractérise nos vies, la marche s’inscrit au contraire dans la réalité physique, la matérialité, le concret, et bien entendu dans une dimension charnelle. Oui, c’est de cela qu’il s’agit ; une relation intime et sensible, c’est ce que l’on éprouve à déambuler à pied, sur le port de commerce de Brest, sur les sentiers du Cap Sizun ou entre Aven et Laïta. Par le réseau des antiques chemins creux, je me glisse dans la campagne, avec l’aisance et le plaisir qu’il y a à enfiler de vieux vêtements confortables.
La marche traduit un sentiment d’adhésion au monde, un consentement à être « ici et maintenant ». Intensément. « Le vrai bonheur coûte peu ; s’il est cher, il n’est pas de bonne espèce », disait Chateaubriand dans ses Mémoires d’outre-tombe.
La marche est ici entendue comme instrument de saisie du monde, comme outil d’explicitation de ce monde, au service de la lecture de l’univers qui nous entoure et dans lequel notre existence se déploie.

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Si ces pages nourrissent quelques ambitions, c’est seulement de tenter d’exprimer la joie pleine et sans amertume que procure la marche, de transmettre, même imparfaitement, les sensations et les sentiments que la randonnée engendre. Marcher, c’est laisser le temps infuser en nous…

Poids 101 g
Auteur

Le Cleac'h Jean-Luc