Le Crépuscule celtique

0 out of 5

17,00 

Avec Le Crépuscule celtique, le poète irlandais William Butler Yeats a réalisé pour son pays ce que les frères Grimm avaient accompli en allant recueillir dans les campagnes les contes qui se transmettaient de génération en génération. Conscient du déclin de la tradition orale irlandaise, Yeats a cherché très jeune à préserver les histoires et légendes populaires qu’il avait entendues quand il était enfant, dans le Comté de Sligo. Aux récits mettant en scène les héros des cycles gaëliques, les Fées, elfes, dhouls et autres Sídhe, Yeats entremêle ses propres visions et croyances occultes. Car en faisant allusion par ce titre aux heures précédant l’aube, quand les Druides se livraient à leurs rituels, Yeats qui fut, avec ses amis Lady Gregory et John Millington Synge, à l’initiative du renouveau celtique, affirme sa foi dans une magie onirique, pleine d’esprit(s) qui permet d’accéder au passé celtique qu’il entend ressusciter et perpétuer à travers ce livre.


Format : 17×12
Nombre de pages : 224 pages
ISBN : 978-2-84418-253-1

Auteur : Yeats William Butler Catégorie :

Description

UN CONTEUR D’HISTOIRES

Nombre d’histoires de ce livre m’ont été racontées par un certain Paddy Flynn, un petit vieillard aux yeux brillants, qui vivait dans une cabane d’une seule pièce qui prenait l’eau, dans le village de Ballysadare5#, dont il aimait à dire que c’était « l’endroit le plus enchanté » – il voulait dire par là féérique – « de tout le Comté de Sligo#6 ». D’autres abondent dans son sens, mais le mettent toutefois après Drumcliff et Dromahair7#. La première fois que je l’ai vu, il était en train de se faire cuire des champignons ; la fois suivante, il dormait à l’ombre d’une haie et souriait dans son sommeil. De fait, il était toujours joyeux, bien que je crusse lire dans ses yeux (aussi vifs que ceux d’un lapin, quand ils vous scrutaient de leurs orbites ridés) une mélancolie qui faisait partie intégrante de leur gaieté ; la mélancolie visionnaire des natures purement instinctives et de tous les animaux.

Et pourtant, sa vie avait largement de quoi le déprimer car dans la triple solitude de l’âge, de l’excentricité et de la surdité, il était souvent harcelé par les enfants. C’était peut-être pour cette raison-là qu’il ne cessait de recommander l’allégresse et l’espérance. Il adorait raconter, par exemple, comment Collumcille8# redonna courage à sa mère. « Comment allez-vous aujourd’hui, mère ? » demanda le saint. « De mal en pis », répondit sa mère. « Puissiez-vous aller encore plus mal demain », dit le saint. Le lendemain, Collumcille revint et la même conversation se déroula, mais le troisième jour, la mère répondit : « Mieux, Dieu merci ». Et le saint déclara : « Puissiez-vous aller mieux demain ». Il adorait aussi raconter que le Juge sourit invariablement au jour du Jugement Dernier, qu’il récompense les bons ou qu’il condamne les âmes perdues aux flammes éternelles. Il avait de nombreuses visions étranges qui lui permettaient de rester joyeux ou bien qui le rendaient triste. Je lui demandai s’il avait déjà vu les fées et obtins cette réponse : « Ne sont-elles pas la source de mes tracas ? » Je lui demandai aussi s’il avait déjà vu la banshee9#. « Je l’ai vue », me dit-il, « près de l’eau, là-bas, qui frappait la rivière des deux mains ».

J’ai recopié ce récit de Paddy Flynn, en y apportant quelques modifications littérales, à partir d’un calepin que j’avais pratiquement rempli de ses histoires et de ses propos, peu après l’avoir vu. Je regarde désormais ce calepin avec une pointe de regret, car les pages vierges à la fin ne seront jamais remplies. Paddy Flynn est mort ; un de mes amis lui avait offert une grande bouteille de whiskey et, bien qu’il fût sobre la plupart du temps, la vue de tout cet alcool a fait naître en lui une grande alacrité ; il s’en est nourri quelques jours durant, avant de mourir. Son corps, usé par la vieillesse et les épreuves, ne pouvait plus supporter la boisson comme du temps de sa jeunesse. C’était un grand conteur d’histoires et, contrairement à nos romanciers ordinaires, il savait comment vider les Cieux, l’Enfer et le purgatoire, la terre et le pays des fées, pour peupler ses histoires. Il ne vivait pas dans un monde étroit, mais n’en connaissait pas moins autant de détails qu’Homère lui-même. Peut-être que, grâce à des personnes comme lui, le peuple gaélique retrouvera l’ancienne simplicité et toute l’amplitude de l’imagination. Qu’est-ce que la littérature sinon l’expression d’états d’âme par le biais des symboles et des péripéties ? Et existe-t-il des états d’âme qui ont moins besoin, pour s’exprimer, des Cieux, de l’Enfer, du Purgatoire et du Pays des Fées que de cette terre délabrée ? Qui plus est, existe-t-il des états d’âme qui ne trouveront à s’exprimer que s’il y a des hommes qui osent mélanger les Cieux, l’Enfer, le Purgatoire et le Pays des Fées, placer les têtes des bêtes sur les corps des hommes ou bien ficher l’âme des hommes dans le cœur des pierres ? Allons de l’avant, nous les conteurs d’histoire, et emparons-nous de tout ce à quoi le cœur aspire, sans avoir peur de quoi que ce soit. Tout existe, tout est vrai et la terre n’est qu’un peu de boue sous nos pieds.

CROYANCE ET INCROYANCE

On trouve des sceptiques jusque dans les villages de l’ouest. Une femme m’a raconté, à Noël dernier, qu’elle ne croyait ni à l’Enfer ni aux fantômes. Elle pensait que l’enfer n’était qu’une invention du prêtre pour que les gens fassent le bien, et l’on ne permettrait pas aux fantômes, selon elle, d’aller « se balader sur terre » comme bon leur semblait ; « mais les Fées existent », ajouta-t-elle, « ainsi que les petits leprechauns10#, les chevaux ondins11# et les anges déchus ». J’ai aussi rencontré un homme arborant un tatouage représentant un Indien Mohawk12# sur le bras, qui professait exactement les mêmes croyances et incroyances. Peu importe que l’on doute pourvu qu’on ne doute jamais des Fées car, comme me l’a dit l’homme avec l’Indien Mohawk sur le bras : « Elles vont de soi ». Même l’esprit officiel n’échappe pas à cette foi.

Une fillette placée comme domestique dans le village de Grange13#, tout près des versants littoraux de Ben Bulben14#, avait soudain disparu une nuit, il y a de cela trois ans environ. L’émotion fut d’emblée très vive dans le voisinage, parce que le bruit circulait que les Fées l’avaient enlevée. On racontait qu’un villageois avait longuement lutté pour la leur arracher, mais qu’elles avaient fini par l’emporter et qu’il s’était retrouvé avec un simple manche à balai dans les mains. On avait fait appel au constable15# local, qui organisa sur-le-champ une fouille maison par maison et, dans le même temps, conseilla aux villageois de brûler tous les bucalauns (ambroisie) dans le champ où elle avait disparu, parce que les bucalauns sont sacrées pour les Fées. Ils passèrent toute la nuit à les brûler, le constable récitant des incantations tout du long. Au petit matin, on retrouva la fillette, raconte l’histoire, qui errait dans le champ. Elle expliqua que les Fées l’avaient emmenée très loin, sur le dos d’un cheval féérique. Elle avait fini par voir une grande rivière et l’homme qui avait essayé de la retenir la descendait dans une coque – le charme des Fées fait tout voir ainsi, sens dessus dessous. Chemin faisant, ses compagnes avaient mentionné les noms de plusieurs personnes qui ne tarderaient pas à mourir dans le village.

Le constable avait peut-être raison. Indéniablement, il vaut mieux croire en beaucoup de déraison et un peu de vérité que de nier pour le principe la vérité comme la déraison, car en faisant cela, nous n’avons même pas une chandelle à mèche de jonc pour guider nos pas ou un pauvre spectre pour danser devant nous dans le marais, et nous devons avancer à tâtons dans l’immense vide où vivent les dhouls difformes. Après tout, courons-nous un grand péril si nous conservons un peu de feu dans nos âtres et dans nos âmes, si nous accueillons à mains ouvertes tout ce qui vient se réchauffer, qu’il s’agisse d’un homme ou d’un fantôme, et si nous ne disons pas trop méchamment, y compris aux dhouls eux-mêmes : « Puissiez-vous disparaître » ? Quand tout est dit et accompli, comment ignorons-nous que notre propre déraison peut être préférable à la vérité d’autrui ? Car elle s’est réchauffée auprès de nos âtres et dans nos âmes, et est prête à y abriter les abeilles de la vérité, pour qu’elles fassent leur doux miel. Abeilles sauvages, revenez dans le monde, abeilles sauvages !

Informations complémentaires

Poids 101 g